Très marqué par la soudaine disparition de son ancien coéquipier Jean-Luc Ribar, Jean-François Daniel s'est confié à Poteaux Carrés.
Jean-François, comment as-tu appris la soudaine disparition de Jean-Luc Ribar ?
C’est notre ancien coéquipier Patrice Chillet [attaquant ayant joué 28 matches en équipe première de 1983 à 1985, ndp2] qui m’a annoncé la nouvelle vendredi. Je suis tombé des nues et depuis je ne pense qu’à ça. J’avais de temps à autres des nouvelles de Jean-Luc par Patrice, il me disait « Babar, ça va. » On n’était pas tout le temps au téléphone mais on se tenait au courant les uns les autres. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, on m’a dit qu’il est mort dans son sommeil. Je vais appeler sa sœur. Je suis sous le choc. Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu Babar mais il était comme tous les bons potes que j’ai : « pas de nouvelle, tout va bien. » Si on ne s’appelle pas, c’est que tout va bien. Par contre on s’appelle quand ça ne va pas. Il y a eu des périodes où Jean-Luc n’était pas bien, il était venu ici chez moi passer quatre jours. C’était après que j’ai été en longue maladie.
Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?
J’ai dû arrêter ma carrière à 31 ans à cause de crises de tétanie et j’ai fait une dépression. Jean-Luc avait dû lui aussi mettre un terme à sa carrière de joueur car il avait des problèmes à sa hanche. Il avait aussi eu des problèmes personnels après sa carrière. Il était venu à la maison, ça devait être il y a une quinzaine d’années. Après ça allait mieux, il s’était remis en couple et je savais que Jean-Luc avait des entreprises de nettoyage du côté de Roanne et que ça se passait bien pour lui. C’est Patrice Chillet qui me donnait des nouvelles de Babar. Personnellement, j’ai un peu perdu le contact car à une époque je jouais avec les anciens Verts mais à cause de mes problèmes je n’étais plus en état de jouer.
Que deviens-tu Jef ?
J’étais éducateur sportif dans mon village, Sospel. C’est à une quinzaine de kilomètres au nord de Menton, dans les Alpes-Maritimes, au sud du Parc du Mercantour. Suite aux élections, il y a eu des changements à la tête de la municipalité et ils m’ont enlevé du foot, il n’y a plus de section foot. J’avais été engagé par le maire du village pour m’occuper de tout ce qui est foot. La nouvelle équipe municipale a considéré qu’il n’y avait pas besoin de foot. Je suis resté fonctionnaire territorial mais désormais je suis plus dans les écoles. Je m’occupe de l’animation, de la garderie et tout. Je n’avais plus envie de repartir, je suis bientôt à la retraite.
Dans l’esprit des supporters stéphanois qui ont connu le renouveau de l’ASSE au mitan des années 80, Jean-Luc et toi étiez indissociablement liés. Quand on parle de l’un, souvent on pense à l’autre.
On jouait tous les deux au milieu, on avait à peu près le même âge, on était tous les deux gauchers. Il y avait des connexions, des affinités entre nous. Je suis choqué d’apprendre que Babar n’est plus là. Je n’arrive même pas à y croire. Sa disparition est tellement soudaine, tellement inattendue... J’ai du mal à encaisser cette nouvelle. D’après ce que m’a dit Patrice Chillet, Jean-Luc n’était pas malade et était tout content à la tête de ses entreprises de nettoyage. On disait toujours qu’on devait se voir mais chacun a son boulot, on n’est pas à côté et c’est compliqué. On a tissé des liens très forts lors de nos nombreuses années chez les Verts mais chacun est reparti dans le tourbillon de la vie…
Quelles images de Jean-Luc te reviennent spontanément à l’esprit ? Vous avez laissé de grands souvenirs aux supporters stéphanois car vous incarniez l’enthousiasme et le renouveau du club…
Il y a tellement d’images qui me reviennent. Les supporters se souviennent sans doute des deux belles saisons qu’on a faites en D2 mais il faut savoir qu’avant ça on a tissé des liens très forts lorsqu’on était au centre de formation. On était toute une bande qui après la crise a permis au club de refaire surface. Ce sont tous ces souvenirs au centre de formation qui me reviennent en tête. Il y avait donc Jean-Luc mais aussi Gilles Peycelon, Patrice Chillet, Pascal Carrot, Eric Clavelloux, Thierry Wolff, Pierre Canton, Yves Colleu.
Je n’oublie pas non plus Laurent Paganelli. Avec Jean-Luc et Paga, je me rappelle qu’au tout début on ne faisait que des bêtises au centre. On a fait les 400 coups là-bas ! Il y avait toute cette génération : les Jean-Philippe Primard, Thierry Oleksiak, Eric Bellus, tous ceux qui ont fait remonter le club. Vraiment ça fait drôle et c’est très triste. Putain, je n’arrive pas me faire à l’idée qu’on ne pourra plus jamais revoir Babar. Avant de jouer avec les pros, on a vécu l’adolescence ensemble. On a fait des bringues.
Sportivement, on s’est régalé et on est remonté. Babar, c’était un phénomène ! C’était un surdoué dans une équipe de potes. Il était venu vivre avec sa première femme à la maison le temps qu’il trouve un appart, y’a tellement de souvenirs qui remontent… On a grandi ensemble. Il y avait aussi Patrice Ferri et peut-être que dans l’émotion j’en oublie. Putain… Dans cette équipe qui a permis au club de retrouver l’élite, beaucoup de joueurs étaient issus du centre de formation. Ah, quelle époque !
Le décès de Babar me fait mal. Je repense aux moments de rigolade au centre de formation avec Jean-Luc, Paga et toute la bande… On était jeunes et insouciants. On était un peu livré à nous-mêmes au centre, qu’est qu’on a pu faire comme bêtises ! Les week-end parfois il n’y avait personne donc on s’en donnait à cœur joie. On faisait des batailles d’eau, on a inondé le centre. On mettait de la mousse à raser sur les sièges des profs qui venaient nous donner des cours au centre… Les profs le prenaient à la rigolade. Ils venaient du lycée et ils savaient que nous on était dans un autre truc. Paga il tirait à la carabine à plombs par la fenêtre….
Ça me fait quelque chose de t’en parler, j’ai plein d’images qui se télescopent, plein de flashs. Avec la disparation de Jean-Luc, c’est toute une époque qui redéfile dans ma tête. Putain, quelle époque on a vécue ! Le centre de formation, c’est nos plus belles années. En te parlant, tout me remonte… C’est comme une page qui se ferme. Que dis-je une page, un cahier. Un livre. Le livre de notre jeunesse. J’ai du mal à t’exprimer ça car ce n’est pas facile de mettre des mots sur ce que je ressens.
Vous avez contribué à faire renaître le phénix stéphanois de ses cendres après le traumatisme de la relégation en 1984. Comment as-tu vécu ce renouveau du club ?
Ça a été une expérience extraordinaire. Tu l’as dit, la relégation était un traumatisme pour tout un club. Sainté régnait encore sur le football français deux ou trois ans avant et patatras ! Il a fallu que le club compte sur les jeunes, sur le centre, pour retrouver l’élite. On a failli remonter dès la première année mais on a perdu le match de barrage contre Rennes. Ce n’était que partie remise, on a réussi à monter la saison d’après. La remontée, tu sais que c’est à Sainté… Que c’était bon de vivre cette aventure et de la partager avec tous nos supporters. L’enthousiasme a été inversement proportionnel à la descente.
Je me souviens que quand on était descendu en D2, c’était un cataclysme. Mais au final on n’aura pas trop traîné en D2. Ce n’était pas facile car la D2 de l’époque, ce n’est pas la L2 qui joue un peu plus au ballon de maintenant. Nous on a connu une D2 difficile, hard ! J’ai le souvenir de matches âpres, physiques alors que nous on misait davantage sur la technique. On a réussi malgré tout à imposer notre football et à faire de belles choses en D2, puis à assurer le maintien. Après chacun a pris son chemin. Je me rappelle aussi notre beau parcours en Coupe de France la première saison de D2. On était allé jusqu’en quart de finale et on avait battu des records d’affluence dans le Chaudron.
Je n’arrive pas à me résoudre au départ de Babar. Je n’arrive pas à y croire. Dans la tête, je me dis que c’est impossible. Je le revois encore quand on était jeune et qu’on faisait les imbéciles. Les carrières, c’est autre chose, on est plus sérieux. Mais au centre… Tout ce qu’on a connu là-bas, ça reste gravé à vie en nous. On a vécu commun même si on n’était pas tous de la même génération, pas tous de la même année. Il y avait des garçons un peu plus âgés comme Éric Bellus et Thierry Oleksiak. Moi-même j’étais légèrement plus vieux que Jean-Luc.
Pour les plus jeunes, qui n’ont pas eu la chance de vous voir jouer, comment décrirais-tu le footballeur Jean-Luc ?
Babar était un phénomène. C’était le talent à l’état pur. Un gaucher d’une technicité hors du commun. Babar était un espoir du foot, il avait un pied gauche magique. Il savait dribbler, passer, marquer. Il jouait sur des œufs Jean-Luc. C’était un beau joueur, élégant. C’était un beau garçon. C’était Jean-Luc, quoi ! Il a fait gagner des matches tout seul, il fait tourner des matches tout seul. C’était le talent. Moi, j’étais plus le travailleur. On s’entendait très bien sur le terrain comme en dehors. Je n’avais pas les mêmes qualités que Jean-Luc. Il était un artiste, j’étais davantage un porteur d’eau.
Vous aviez arrosé le centre de formation mais il te restait de l’eau ?
Il faut croire que oui ! Bon, c’est vrai que c’est un peu plus tard dans ma carrière que je suis devenu un porteur d’eau et que je suis devenu un 6. Quand le football est devenu plus physique, je suis devenu plutôt un milieu défensif. À Sainté, je jouais milieu gauche, faux ailier gauche tandis que Babar jouait numéro 10. J’avais quand même un côté technique. Mais Jean-Luc était clairement au-dessus, tu vois ce que je veux dire ?
On le voit d’ailleurs sur cette photo que j’aime beaucoup. Babar est au-dessus de toi.
Et Eric Bellus n'y trouve rien à redire. J’aime bien cette photo également. On était jeunes, insouciants, souriants. On se faisait plaisir et on se régalait de donner du plasisir à nos supporters. Je me souviens des derbys contre Le Puy et contre Lyon. Contre Le Puy, les deux équipes étaient tout en haut du tableau et on avait battu le record d’affluence de la D2, c’était incroyable ! Je garde également un super souvenir de notre victoire 5-1 à Gerland. J’avais ouvert le score et Jean-Luc avait mis les deux buts suivants.
Babar avait montré toute l’étendue de son talent ce jour-là. Il l’a affiché à bien d’autres occasions. Je me souviens notamment de ses matches en Coupe de France. En 16e de finale, on avait battu les Niçois chez eux puis chez nous. Face à cette très bonne équipe, qui a d’ailleurs fini première devant nous en championnat cette saison-là, Jean-Luc avait mis un doublé au match retour dans le Chaudron. C’est Babar qui au tour suivant a inscrit contre Lens le but qui nous a permis ensuite de jouer Lille en quart de finale. Ce ne sont que des bons souvenirs…
Ces années 1984 à 1986, ça reste tes meilleurs souvenirs de joueur ?
Comment t’expliquer… C’est le centre. Il faut vivre au centre de formation pour le savoir. Saint-Etienne, c’était quand même un centre de formation important. On habitait dans le stade, loin de la ville. Jean-Luc, lui, partait parfois les week-ends chez lui. Moi je ne rentrais pas. Cette période-là, ça reste des souvenirs vraiment à part. C’est l’insouciance, l’innocence. Quand le foot devient un métier, ça n’a plus rien à voir. C’est la responsabilité. Ce n’est pas que c’est mieux avant ou après, c’est complètement différent. Le centre, c’est les copains, les belles années.
Au centre, on était tous ensemble. Et je considère qu’on a tous ensemble réussi à faire remonter le club, même si certains d’entre nous n’ont pas pu percer chez les pros. On a eu des réussites diverses et variées mais nous on ne retient pas ça. En tout cas en ce qui me concerne je ne fais pas de différence entre les uns et les autres. Tu m’aurais parlé de quelqu’un d’autre, c’est pareil. Bon, il est vrai que Jean-Luc est venu vivre chez moi à deux époques différentes de sa vie, mais c’est tout un ensemble.
Je vais te dire, je ne suis même pas sûr que quelqu’un pourrait vivre ça maintenant. Aujourd’hui les gens partent parfois au bout de six mois. Ils ne restent pas dans les clubs. Nous on a été ensemble de nombreuses années au centre et aussi quatre ans en équipe première. Maintenant t’as des gars qui partent avant de sortir en équipe première et t’en as d’autres qui y font un très bref passage avant de s’en aller. Nous on est resté plusieurs saisons ensemble dans notre club formateur avant d’aller voir ailleurs.
En ce qui me concerne j’ai d’abord joué une saison à Lille, trois à Cannes où j’ai joué avec Zidane, trois autres à Bordeaux toujours avec Zizou avant de finir ma carrière à Nice, près de chez moi. Tu vois, ce qui reste, c’est les liens que t’as créés dans le foot. Et les liens les plus forts, c’est souvent au centre de formation que tu te les crées. Regarde Zidane, son adjoint c’est David Bettoni, avec qui il était déjà très proche au centre de formation de l’AS Cannes. À l’époque où ils ont sympathisé, ils étaient tout jeunes. Ils ont partagé des moments de vie comme j’ai pu en avoir avec Jean-Luc et beaucoup d’autres à Sainté.
Je suis tellement sonné par le départ de Babar, j’espère que tu comprends ce que je veux dire. C’est tellement difficile à exprimer. Après, on regrette de ne s’être plus vu depuis un moment mais c’est la vie. Je savais que Jean-Luc était à Roanne, que tout se passait bien. Tu sais, on peut garder une vraie affection sans s’appeler toutes les cinq minutes. C’est sûr que c’est toujours mieux quand on se voit mais après les anciens Verts, je suis parti. Je suis assez loin, chacun fait son truc.
Le décès de Babar, ça fait vraiment de la peine. Il était jeune. Je ne l’avais plus vu depuis un moment, j’ai vu une photo récente de lui. Il n’a pas changé sauf qu’il a la barbe.
Lui s’il m’avait revu il aurait dit « il a changé. » Je ne peux plus jouer au foot car j’ai des problèmes de hanche, j’ai grossi. Mais bon, ça n’a aucune incidence sur les souvenirs. Le foot a évolué, Je ne sais pas si des gens vont connaître ce qu’on a vécu. Le Barça a la Marsa. Nous, toutes proportions gardées, c’était ça. C’était Sainté. On a passé des années et des années ensemble, plus ou moins tout le monde a joué en pro. Après ça s’est éclaté mais ça ne s’est pas oublié…
Quels liens entretiens-tu avec l’ASSE aujourd’hui ? Suis-tu le parcours des Verts, regardes-tu leurs matches ?
Je n’ai jamais eu cette passion de regarder les matches. Par contre je suis les résultats. Ce qui est sûr, c’est qu’un comme ça, tu ne l’oublies pas. Sainté, c’est particulier. Ce n’est pas un club comme les autres. Tu as toute la ville derrière toi, tout le monde ! Quand je sais que les Verts sont en difficulté, ça me fait mal au cœur. De même que les Liza, Dugarry et Zidane doivent être attristés quand ils voient ce que sont devenus les Girondins car c’est leur club de cœur. Sainté, ça reste mon club, même si ça fait longtemps que je ne suis pas allé voir un match dans le Chaudron.
Quand j’entraînais les petits de mon village, je les avais amenés au stade, on avait fait une sortie à Saint-Etienne. C’était il y a une dizaine d’années, à l’époque où Christophe Galtier entraînait Sainté. Je connaissais Christophe pour avoir joué au LOSC la saison 1987-1988. Jean-Luc nous avait rejoint en cours de saison d’ailleurs, et il y avait aussi Rudi Garcia et Jean-Luc Buisine dans notre équipe. J’étais content de faire visiter l’ASSE et la ville de Sainté aux petits. On aurait dû voir un match contre Monaco mais il avait été reporté de samedi à dimanche, on n’avait pas pu rester car il fallait rentrer à Sospel.
J’ai emmené aussi les petits à Bordeaux mais tout le monde te le dira : Saint-Etienne, ça restera toujours Saint-Etienne. Certes les Verts sont dans une période délicate depuis quelques temps maintenant, mais Sainté reste Sainté. Même pour tous les gens de France. C’est un club historique qui reste dans le cœur des gens, de même que l’épopée des Girondins avec Zizou, Liza et Duga ont marqué les gens. Il y a des clubs comme ça qui ont une âme. Ça ne vaut pas dire que les autres n’ont pas d’âme mais ce sont des clubs particuliers. Donc forcément l’ASSE reste toute le temps en moi.
Quand je vois que les Verts se battent pour le maintien, ça ne me laisse pas insensible, évidemment ! On n’a pas envie de voir les Verts descendre. Ce n’est pas que je souhaite voir les autres clubs descendre mais je veux que Sainté se maintienne. Une relégation, c’est dur. J’ai connu ça avec les Verts, c’était cataclysmique. Un truc de malades ! Heureusement, on n’a pas mis longtemps pour remonter. Mais quand tu descends, tu ne sais jamais combien de temps ça va mettre pour retrouver l’élite. T’as des clubs qui ont été relégués depuis longtemps et qui ne sont toujours pas remontés.
Ça fait 35 ans que tu as quitté Sainté comme pas mal d’autres acteurs de la remonté mais personne n’a oublié les années Kasperczak. Beaucoup de supporters stéphanois gardent un souvenir ému de cette période de la renaissance…
Je ne sais pas si on a marqué les gens à ce point quand même. Je pense qu’ils se souviennent surtout des périodes Rocheteau et Platini. En tout cas avec Jean-Luc et tous les autres ont a vécu des moments forts à Sainté et ça reste gravé à jamais. Babar, c’était la joie de vivre. Savoir qu’on ne le reverra plus, c’est insupportable. Quand Patrice Chillet m’a appelé et m’a exprimé ce qu’il ressentait, je le ressentais de la même manière. Gilles Peycelon, Eric Bellus et tous les autres qui ont vécu avec Babar au centre, je sais ce qu’ils ressentent. On n’était pas préparé à la disparition si soudaine de Jean-Luc. C’est terrible.
Merci à Jean-François pour sa disponibilité et sincères condoléances à tous les proches de Jean-Luc.