Dans l'attente d'un nouveau projet avec Rudi Garcia, Claude Fichaux s'est confié à Poteaux Carrés avant le match qui opposera ses deux anciens clubs dans le Chaudron ce dimanche à 15h00.


Claude, ce dimanche ton cœur sera vert ou bleu ?

Je ne vais pas faire de langue de bois. Je suis alsacien, j’ai grandi avec le Racing Club de Strasbourg dans mon cœur. J’ai joué à Strasbourg, j’y ai entraîné. Bien sûr mon cœur sera strasbourgeois même si j’ai passé d’excellents moments à Saint-Etienne. Mais bon, tu ne demandes pas à un Stéphanois s’il est pour l’OM, tu vois ce que je veux dire ? (rires). Moi je suis alsacien, j’ai grandi avec ses valeurs-là donc je serai pour le Racing, forcément !

Tu as pourtant joué seulement deux matches en équipe première avec Strasbourg, 101 de moins qu’à l’ASSE ! T’as décidé de venir à Sainté pour jouer dans le Chaudron où tu avais bu le bouillon avec Le Havre ? T’avais été expulsé lors de ce match après avoir crocheté Laurent Blanc, qui avait réalisé un triplé ce jour-là !

Je ne me souviens pas de ce match, c’est rigolo ! (rires) Ce n’est pas un souvenir qui m’a marqué. Je me souviens bien sûr de l’ambiance du Chaudron car elle te marque beaucoup même quand tu es l’adversaire des Verts. J’avais déjà eu l’occasion de jouer à Geoffroy-Guichard avec Mulhouse la saison 1989-1990, Robert Herbin était encore l’entraîneur de Sainté à l’époque. Je suis retourné plusieurs fois dans le Chaudron avec le LOSC et j’y ai aussi joué avec le HAC, effectivement. Mais ce carton rouge, je l’ai oublié.

Claude, on va te rafraîchir la mémoire !



Merci pour ce moment ! (rires)

Tu verras, on a retrouvé des images plus flatteuses de toi quand tu portais le maillot vert !

(Rires) Ah mais je ne me renie pas, j’étais un joueur plus physique que technique. Il n’y aucun souci (rires).

Peux-tu nous rappeler le contexte de ton arrivée à Sainté, qui venait tout juste de descendre en D2 ?

Pierre Mankowski venait d’être nommé entraîneur des Verts. Je l’avais déjà eu comme coach lors de ma dernière saison au LOSC. Je sortais d’une saison très moyenne en Ligue 1 avec Le Havre, je m’étais fait opérer du genou. Je n’avais pas dû faire beaucoup de matches au Havre. J’avais quand même repris la saison avec le HAC lorsque Pierre m’a appelé. Il m’a demandé si le challenge de venir pour essayer de faire remonter Sainté dans l’élite m’intéressait. Dans ma tête, quand j’avais décidé de partir du Havre, je m’étais dit que je devais rester en Ligue 1 mais que si je devais aller en Ligue 2, ce ne serait que Saint-Etienne. Et bizarrement, Saint-Etienne s’est proposé. Je n’ai pas hésité un seul instant de venir à Saint-Etienne.

Quand tu étais jeune, les exploits des Verts t’ont fait vibrer ?

J’ai vibré aux exploits des Verts mais plutôt ceux des années 1979 à 1982, les années Platini. Né en 1969, je suis un peu trop jeune pour avoir connu l’épopée de 1975-1976. Ce qui me parle beaucoup, c’est la période des Zimako, Larios, Platini, Paganelli, Roussey… J’ai rêvé avec cette génération. Bien entendu, on avait tous le maillot vert Manufrance des années précédentes mais j’ai davantage connu la période Super Télé et KB Jardin ! (rires) Les Verts, c’est aussi les années où je collectionnais les vignettes Panini. J’ai vécu la fin du grand Saint-Etienne, la fin des années dorées du club, avant l’affaire de la caisse noire. Bref, ce club me parlait comme à tous les passionnés du ballon rond en France. Quand Manko m’appelle, je ne vais pas en Ligue 2, je vais à Saint-Etienne ! Ce n’est pas pareil. C’est l’envie de porter ce maillot, de jouer dans ce stade mythique même s’il a été en réhabilitation pendant un an et demi en vue de la Coupe du Monde 1998. Ce n’était pas simple d’évoluer dans un stade amputé d’une moitié ou d’un tiers. Et bien entendu nos résultats très décevants n’ont pas aidé à faire venir du monde…

Tes deux premières saisons vertes, non seulement tu n’es pas monté mais t’as bien failli descendre !

Effectivement, les deux fois on se maintient à la dernière journée. Ma première saison est un peu bizarre. On est troisième ou quatrième à Noël mais pour plein de raisons, petit à petit, on n’a plus de résultats, ça se passe mal. Mais en tout cas moi j’en garde un grand souvenir car il n’y avait que des bons mecs, que des bons joueurs. La mayonnaise n’a pas pris mais je garde beaucoup d’amis aujourd’hui encore de cette époque-là. Les Romarin Billong, Gilbert Ceccarelli, Jean-Philippe Delpech… On était soudé.

Pour quelles raisons ta première saison verte a été si contrastée d’un point de vue collectif ?

On a perdu Greg Coupet, qui a fait ensuite la grande carrière que l’on connaît tous. On a aussi deux ou trois blessures par ci par là. On a été pris dans une mauvaise spirale dont on n’a pas su se sortir. Mais bon, au final, on a quand même réussi à se maintenir. Je me souviens qu’on s’est sauvé la dernière journée à Geoffroy-Guichard, on a fait 0-0 contre Troyes. Pour nous, c’était presque un titre que de se sauver en Ligue 2. C’était un soulagement énorme. Il y avait un peu de monde au stade. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’on avait le sentiment du travail accompli car à la base on avait des objectifs de montée.

On s’est sauvé in extremis alors qu’on avait sur le papier une équipe qui pouvait légitimement nourrir d’autres ambitions cette saison-là. J’ai évoqué Grégory Coupet mais on avait d’autres jeunes joueurs talentueux. Willy Sagnol, bien sûr mais aussi des garçons comme Pape Sarr. Dominique Aulanier, qui n’est hélas plus de ce monde. Didier Thimothée aussi était un attaquant intéressant. On avait également Samba N’Diaye, qui avait quand même marqué une vingtaine de buts. On avait une équipe de qualité mais ça n’a pas pris. J’ai gardé contact avec pas mal des coéquipiers que j’ai eus lors de mes trois saisons à Sainté. On a notamment un groupe Whats App avec le groupe qui est monté en 1999.

Un Pierre en a remplacé un autre sur le banc pour ta deuxième saison à l’ASSE.

Effectivement, Pierre Mankowski est parti et Pierre Repellini est arrivé avec Robert Herbin. Cette deuxième saison a été un petit peu plus compliquée que la première. Greg était parti six mois auparavant à Lyon, Willy est parti à Monaco. D’autres joueurs sont partis comme Philippe Cuervo, Dominique Aulanier, Adel Chedli, Samba N’Diaye. On s’est retrouvé un peu démuni, on avait une équipe moins talentueuse que celle de 1996-1997. Mais encore une fois, j’essaie d’en tirer le positif, c’est grâce aux vertus d’un groupe qu’on a pu se sauver. C’était à Lille, lors de la dernière journée.

On perd 2-1. Les dernières minutes plus personne ne jouait car le LOSC devait gagner pour espérer monter quel que soit le score et nous on ne devait pas prendre d’autres buts car Wasquehal aurait pu nous passer devant et dans ce cas on serait descendu si Louhans Cuiseaux avait gagné au Mans. Au final Lille n’est pas monté mais Sochaux, et nous on s’est maintenu, Louhans a perdu et a été relégué. Je me souviens de ce match à Grimonprez-Jooris comme si c’était hier. Je me rappelle aussi la fête qu’on avait faite là-bas car on était resté dormir à Lille. On avait fait une grosse fête ! (rires)

Se sauver le dernier match, ça doit être fort émotions ! Peut-être qu’on vivra ça cette saison mais j’ai bien peur qu’on assure le maintien avant la 38e journée.

(Rires)

Jean-François Soucasse avait joué comme toi ce fameux match à Lille. Quels souvenirs gardes-tu de l'actuel président délégué de l'ASSE ?

Je garde de bons souvenirs de Jef. J'ai découvert son accent chantant. On n'était pas forcément concurrent mais lui aussi jouait un coup milieu de terrain, un coup défenseur central. C'était quelqu'un de très posé, très brillant déjà à l'époque, très intelligent. Je ne suis pas du tout étonné qu'il ait occupé un poste à responsabilité au TFC pendant de très longues années et à Saint-Etienne maintenant depuis un an et demi.

Te souviens-tu des buts que tu as mis sous le maillot vert ?

J’ai la chance de ne pas avoir marqué beaucoup de buts du coup je m’en souviens ! Je crois que j’ai marqué lors de ma deuxième saison. Je me rappelle en particulier les buts que j’ai mis à Geoffroy-Guichard. J’en ai mis un en Coupe contre Sochaux d’un enchaînement contrôle de la poitrine reprise de volée du gauche. J’ai marqué aussi en championnat contre Toulon sur un raid solitaire ponctué d’une frappe croisée du droit.

Exact ! Les deux fois devant les Green Angels. La preuve en images




Tu as également marqué un but à Troyes et réalisé un doublé lors du plus écrasant succès des Verts depuis l’après-guerre, 11-0 contre Saint-Amant Tallende au stade Gabriel-Montpied en Coupe de France. Tes buts contre Sochaux et Toulon respirent la classe, ils ont certainement inspiré Francesco Totti que t’as eu l’occasion d’entraîner avec Rudi Garcia quelques années plus tard.

Oui, c’est moi qui lui ai tout appris bien sûr ! (rires) Plus sérieusement, vu mon poste et mon profil de joueur, dans ma carrière je n’ai jamais mis plus de deux ou trois buts grand maximum par saison. C’était un moment rare pour moi de faire trembler les filets. À chaque fois j’ai ressenti une joie assez intense.

À peine plus de 4 000 spectateurs ont vu ton joli pion contre Sochaux et ils étaient moins de 7 000 pour voir ton but contre Toulon. Tu as connu un tout autre Chaudron lors de ta troisième et dernière saison à l’ASSE. Une saison inoubliable, que les supporters se remémorent avec délectation.

On a vécu une saison magnifique. On avait cette volonté de retrouver l’élite. Le président Bompard et Gérard Soler avaient mis six mois pour poser les jalons, pour mettre la base du club. Ensuite en recrutant un entraîneur très expérimenté à la tête du club. Et un recrutement qui a été plus qu’intéressant : Nestor Subiat devant, que j’ai retrouvé avec plaisir longtemps après avoir joué avec lui à Mulhouse. Gilles Leclerc derrière. Kader Ferhaoui au milieu. Patrick Revelles aussi est arrivé cette saison-là et a marqué pas mal de buts. Lucien Mettomo s’est révélé en défense. Il y avait aussi de très bons jeunes formés au club dans l’entrejeu : Fabien Boudarène, Julien Sablé Pape Sarr. Trois garçons bien formés par le club, Issus du monde mateur, Bertrand Fayolle et Adrien Ponsard ont également apporté beaucoup. On a démarré la saison par plusieurs matches nuls mais la mayonnaise a bien pris. On s’est vite mis à avoir de bons résultats.

La grosse diff s’est faite lors de premiers matches du cycle retour. On a enchaîné sept victoires, je crois qu’on a démarré cette série par une écrasante victoire contre Cannes.

C’était merveilleux de vivre ça, le Chaudron s’enflammait à chaque match. Cette saison-là, le Chaudron a accueilli près de 100 000 spectateurs en une semaine à 3 matches. Près de 30 000 spectateurs pour voir un 32e de finale de Coupe de la Ligue contre Gueugnon, tu ne vois pas ça dans beaucoup de stades ! On a joué au Stade de France contre le Red Star devant 48 000 personnes, un record pour la Ligue 2. Le président du Red Star, qui était à l’époque Jean-Claude Bras, avait dit : « Je laisse l’ASSE jouer en vert car s’il y a bien une équipe qui mérite de jouer en vert, c’est Saint-Etienne. »



Ce match est celui qui t'aura le plus marqué ?

Même si j'ai vécu d'autres grands moments avec Sainté, c'est l’un des matches qui m’aura le plus marqué. Notre bus était tombé en panne avant d’aller au Stade de France. On est arrivé là-bas en ayant fait du stop sur le périph’ parisien. Comme quoi, des fois… On parle toujours de préparation de match, de ceci, de cela. Mais quand c’est écrit, c’est écrit. Il y a eu cette frappe incroyable de Lulu Mettomo, la blessure de Jérôme Alonzo, Patrick Revelles qui a fini dans les cages... Un autre match m’a marqué, et ça va peut-être te surprendre, c’est quand on a perdu 4-1 à Gueugnon.

On venait d’enchaîner sept victoires et on prend une grosse rouste à Jean-Laville. Je me souviens que le lendemain Robert Nouzaret nous avait concocté une séance de folie. Peut-être qu’on s’était reposé sur nos lauriers, qu’on s’était laissé aller, qu’on s’était pris pour d’autres. Au lendemain de ce match, on n’a pas eu droit à un simple décrassage mais à un vrai entraînement particulièrement intense. On avait morflé. Nouzaret avait été très dur et 23 ans après je m’en souviens encore ! (rires)

C’est à Sainté que tu as connu Rudi Garcia, dont tu as été l’adjoint de longues saisons depuis lors. Peux-tu nous parler de votre relation et de son évolution ?

Quand j’ai connu Rudi à l’ASSE, il était à l’époque adjoint de Robert Nouzaret. Le rôle d’adjoint, que j’ai aujourd’hui avec Rudi, veut qu’on se retrouve quotidiennement beaucoup plus proche des joueurs. L’adjoint est à la recherche d’informations, il dirige les séances. Il a une proximité avec les joueurs qui est plus importante qu’avec les numéros un. C’est normal et ça permet de valider, de faire passer des informations dans un sens ou dans l’autre. À Sainté, Rudi était un jeune adjoint, il avait 34 ou 35 ans. Moi j’en avais 29 ou 30. Il y avait un rapprochement générationnel. Je faisais partie des anciens, une relation professionnelle s’est créée avec Rudi. Bien entendu Rudi parlait plus facilement avec Kader Ferhaoui, Gilles Leclerc et moi plus peut-être qu’avec Julien Sablé ou les plus jeunes. Notre relation est partie de là.

Durant dix ans, je suis resté en contact avec Rudi. On se passait deux ou trois coups de fil par an, on se souhaitait la bonne année. Lui était passé par Dijon, quand il était intéressé par des joueurs que je pouvais connaître, on échangeait. En 2009, quand il était en recherche d’un adjoint supplémentaire au LOSC, il m’a passé un coup de fil et je suis monté le rejoindre à Lille. Cela faisait sept ans que j’étais rentré en Alsace. J’aurais pu y rester mais j’ai saisi l’opportunité de pouvoir entraîner avec Rudi en Ligue 1. Je ne partais pas dans l’inconnu car j’avais déjà passé quatre saisons à Lille en tant que joueur. Je n’ai pas mis quinze jours pour répondre favorablement à la demande de Rudi, en trente secondes c’était plié.

Que gardes-tu de ces expériences à ses côtés au LOSC, à la Roma, à l’OM et plus récemment chez les vilains, en banlieue ? Vous avez connu quelques hauts mais aussi des bas.

Il y a bien entendu les titres qu’on a gagnés au LOSC mais il y aussi nos années romaines qui ont été énormes, tant sur le plan sportif que sur le plan culturel. Changer de pays, change de culture, c’est une belle aventure. On a quand même eu beaucoup de hauts mais aussi des périodes plus compliquées, je pense notamment à notre dernière saison à Marseille. Je retiens qu’il y a eu beaucoup plus de positif que de négatif et ce qu’il faut surtout retenir sur ce parcours de 12 ou 13 ans, c’est les émotions. Tu le disais tout à l’heure, on vit pour des émotions. J’allais voir les matches de Strasbourg en 1978, il y avait 25 000 personnes, je vibrais à la Meinau. À Geoffroy-Guichard j’ai connu lors de ma dernière saison un Chaudron quasiment plein à chaque match, j’en ai encore des frissons.

Le foot, c’est les émotions. On les ressent en aller gagner un match de Coupe à Forbach devant 10 000 personnes et c’est aussi battre la Juventus et Manchester City en Champions League. On en parlait tout à l’heure, l’émotion de se maintenir à la dernière journée, c’est la même que lorsque tu remportes un titre. Émotionnellement c’est tout aussi fort, en tout cas c’est comme ça que je l’ai ressenti. La victoire, la défaite, la remise en questions, c’est tout ce qui t’amène à faire ce métier-là. On a cette chance-là. Pour en revenir à Rudi, on a une grande amitié professionnelle. On ne part pas en vacances ensemble, chacun a sa famille, chacun à ses centres d’intérêt. Par contre il y a une fidélité, une rigueur de travail, une discipline depuis près de 13 ans maintenant. C’est une relation forte.

À Rome, tu as retrouvé un peu ce que tu as connu dans le Forez. Comme à Sainté, il y a 7 collines. Rome ville ouverte, Sainté, ville toute verte. Il y a beaucoup de similitudes entre les deux cités !

Je ne l’avais pas vu sous cet angle ! (rires) Il y a quand même quelques différences entre les deux villes. À Rome, on est quand même dans une capitale européenne.

Mais à Sainté on est quand même dans la capitale française du football !

Certes ! (rires) En tout cas il y a vraie ferveur à Sainté comme à Rome. Le Stéphanois, il est supporter de l’ASSE. Le Romain, il est supporter de la Roma. C’est son club. Il vit AS Roma du lundi au dimanche et il ne parle que de ça. À Saint-Etienne c’est un peu pareil, les supporters sont à fond derrière leur club, tout le temps.

Tu dis que le Romain supporte la Roma. Il ne supporte pas la Lazio ?

Il n’y en a pas ! (rires) Bon, j’exagère mais je pense que la proportion est de 70/30 voire 80/20 en faveur de la Roma. En tout cas elle n’est pas de 50/50. Il y a le club riche qui est la Lazio de Rome, et le club populaire qui est l’AS Roma.

Toi qui as connu beaucoup de stades et d’ambiances, à quel niveau tu situes Geoffroy-Guichard ?

J’ai connu Rome, Marseille et Sainté. Le podium, il est là, tu le mets dans l’ordre que tu veux ! (rires) Difficile de les départager. Il n’y a pas un public qui est meilleur qu’un autre. Il y a des publics qui aiment leur club. Point. Quand tu aimes ton équipe, tu te donnes. Tu es présent et tu donnes le meilleur de toi-même. Je ne vais pas dire que le public de Sainté est le meilleur, que celui de Marseille est le meilleur, que celui de Rome est meilleur. Dans ces trois clubs, ce sont des gens qui se donnent parfois plus que de raison pour un club.

C’est aussi pour ça que parfois ça va très loin dans les débordements mais ils sont tellement attachés à leur club, ils ont tellement envie que leur club réussisse. Il y a parfois des débordements mais à la base ça part de bons sentiments, de bons intérêts. À Rome, Marseille et Sainté, ce sont des amoureux de leur équipe. Ils font en sortent de transcender et de joueur leur rôle de 12e homme. Même dans la difficulté les supporters sont là, on le voit actuellement avec les Verts. On l'a vu aussi la saison dernière quand le Racing était en difficulté. Sainté et Strasbourg ont un public en or.

Avec Rudi tu attends un nouveau projet depuis la fin de votre aventure chez les vilains. En attendant tu bouffes des matches à la télévision avec l’œil du technicien, histoire de rester en alerte ?

C’est exactement ça. Je regarde pas mal de matches. Rudi attend actuellement le bon projet et je me tiens à sa disposition quand il l’aura trouvé. Après avoir quitté l’OL, j’ai décompressé et récupéré jusqu’à novembre. J’ai profité de ce temps libre pour voir tout le monde. Depuis novembre, je ressens des fourmis dans les jambes mais je fais confiance à Rudi, qui attend patiemment le bon projet. J’en profite pour regarder pas mal de matches, notamment de L1.

Tu suis donc les deux clubs qui vont s’affronter ce dimanche à Geoffroy-Guichard. C’est d’ailleurs à Strasbourg que tu as terminé ta carrière de joueur et démarré ta carrière d’entraîneur.

Au départ, quand je rejoins le Racing club de Strasbourg en 2002, ce n’est pas pour jouer en pro. J’ai fait deux matches en pro mais je ne m’entraînais pas avec les pros. Il y avait une pénurie de joueurs, beaucoup de blessés, donc Ivan Hasek m’a sollicité pour dépanner. C’était juste pour deux matches, contre Sedan et le PSG. Le deal de départ avait été convenu avec mon ami Marc Keller, qui avait repris le club un an plus tôt. Marc m’a proposé d’encadrer les jeunes de la réserve, de faire un an ou deux comme joueur en équipe réserve et de me former en tant qu’éducateur.

J’avais passé mes diplômes quand j’étais joueur mais je n’avais aucun pratique. J’avais déjà réféchi assez tôt à cette reconversion. J’ai commencé à passer mes premiers diplômes d’entraîneur dès 1990, j’avais 21 ans l’époque. À Strasbourg, j’ai démarré avec les 13 ans, puis avec les 16 ans et je me suis occupé pendant quatre ou cinq saisons des 18 ans.

Tu as remporté la Gambardella en 2006 en battant 3-1 en finale une grosse génération lyonnaise.

Ils avaient une génération dorée, on peut le dire. Si Hatem Ben Arfa n’a pas joué cette finale, je crois qu’il avait préféré partir en vacances – les Lyonnais avaient quand même aligné une attaque composée de Karim Benzema, Loïc Rémy et Anthony Mounier. Je me souviens qu’il y avait aussi Rudy Riou dans les buts et les défenseurs Julien Faussurier et Sandy Paillot. On a vécu une belle aventure. À Strasbourg aussi on avait une belle génération 1987-1988. On l’avait considérée comme telle car il y avait Kévin Gameiro, Quentin Othon, Jean-Alain Fanchone, Anthony Weber.

On avait pas mal de joueurs très intéressants quand ils avaient entre 16 et 18 ans. Malheureusement cette génération n’a pas donné derrière ce que l’on aurait souhaité qu’elle donne. On aurait aimé qu’Anthony et Quentin fasse une plus grande carrière, je parle de ceux qui ont plus ou moins réussi. Au final c’est Kévin qui aura fait de loin la plus grosse carrière, et ça me réjouit de le voir boucler la boucle à Strasbourg. Il montre cette saison en L1 qu’il est encore très performant, son récent but magnifique à Angers en atteste. Kévin a participé au début de l’aventure, ensuite il est passé en pro et il s’est fait les croisés en février cette saison-là.

La Gambardella, ça a été une aventure sympa. Cette compétition, c’est un peu le graal de la formation. On parle beaucoup plus aujourd’hui d’une victoire en Gambardella qu’un titre de champion de France des réserves, des U19 ou des U17. La Gambardella, c’est le trophée qui brille pour la formation, ça met en lumière tout le travail qui est fait dans un centre de formation. On a éliminé successivement Lens, Caen, Metz et Nancy avant d’être sacré face à cette grosse équipe lyonnaise. On n’était pas favori mais on a su aller chercher ce trophée.

L’été dernier, les joueurs m’ont invité à fêter les 15 ans du titre. C’est là qu’on voit les bienfaits des réseaux sociaux. Ils permettent de garder des liens ou d’en renouer avec des personnes qu’on n’a pas vues depuis de très nombreuses années. Les réseaux sociaux ont parfois des effets négatifs, des effets pervers mais un des aspects positifs c’est qu’ils te permettent de revoir tes joueurs d’il y a 15 ans ou ton pote d’il y a 30 ans. Nos retrouvailles avec les joueurs de la Gambardella ont été assez émouvantes. Ce n’est plus des gamins de 17 ans que j’avais devant moi mais des hommes. Peu d’entre eux ont réussi une carrière de footballeur mais je les ai sentis épanouis dans leur vie professionnelle et dans leur vie de famille. C’est le plus important.

C’est Marc Keller qui t’a fait venir à Strasbourg. Si tu l’as quitté pour rejoindre Rudi Garcia, il est toujours président du Racing. Tu le connais très bien et depuis très longtemps !

On se connaît depuis mes dix ou onze ans. On est tous les deux de Colmar, on a grandi ensemble. On a joué ensemble aux Sports Réunis de Colmar jusqu’à nos 15 ou 16 ans avant de partir au FC Mulhouse.

Longtemps avant de rejoindre l’ASSE, tu as donc porté un maillot vert !

Tu sais, cette couleur m’était familière avant même de l’arborer à Colmar. Le maillot de mon tout premier village était vert aussi. J’ai en effet porté le maillot de l’ASS, l’Association Sportive de Sigolsheim. Avec Marc, j’ai porté le maillot vert de Colmar des pupilles jusqu’aux cadets nationaux. À Mulhouse, on a vécu une belle aventure aussi. On a été au centre de formation et on a fait nos débuts en pro là-bas, on a réussi à monter en première division.

Vous avez fait un beau parcours aussi en Coupe de France, qui s’est arrêté en quart de finale face aux Verts au stade de l’Ill. Ça s’est joué aux tirs au but. Sixième tireur mulhousien, tu as trompé Jean-Pascal Beaufreton. Mais Marc Keller a raté le tir un but fatal à ton équipe. S’est-il remis de ce poteau sortant ?




Oui ! Il ne t’a pas échappé que depuis il a fait une belle carrière ! (rires)

Effectivement. Après avoir été un excellent joueur, il est devenu un bon président qui impose le respect. Que t’inspire son parcours ?

Le parcours de Marc est exemplaire à plein d’égards. Déjà, il est arrivé à mener de front une carrière de joueur et d’étudiant. Ils ne sont pas si nombreux à avoir réussi ça. Paul le Guen l’a fait en passant des diplômes de sciences éco à la fac de Brest. Romarin Billong aussi a fait des études universitaires à la fac de Lyon. Jef Soucasse également à la fac de Toulouse. Quand j’étais colocataire de Marc Keller, on jouait en L2 à Mulhouse et il faisait une prépa HEC à Strasbourg. Il faisait de très fréquents allers-retours entre Mulhouse et Strasbourg pour concilier football et études supérieures. Je trouve ça brillantissime ce que Marc a réussi à faire !

Marc a obtenu une maîtrise et à côté de ça il a réussi une bien belle carrière de footballeur. Après s’être révélé à Mulhouse, il a brillé à Strasbourg. Il a performé en Bundesliga avec Karlsruhe, en Premier League avec West Ham. Il compte six ou sept sélections en équipe de France. Marc, n’est pas qu’un ancien joueur de niveau international. Il est un peu à l’image de Jef Soucasse, ce sont des gens brillants à la base, structurés. Pour très bien connaître Marc, je ne suis pas du tout étonné de sa carrière de dirigeant. Marc est présent, il est avant-gardiste, il a souvent un coup d’avance, il anticipe tout. Marc, c’est un terrien, ce n’est pas un rêveur. Un sou est un sou, un euro est un euro. Marc est quelqu’un de très modeste. Il n’est pas du genre à s’afficher où à se mettre en vitrine. Il ne court pas derrière les micros ou les caméras, on le voit très peu dans les médias. Marc, c’est quelqu’un de discret et travailleur.

Le portrait que tu brosses de lui va faire envie à bon nombre de supporters stéphanois qui souhaitent le départ de Nanard et Roro. Marc n’a-t-il pas fait le tour à Strasbourg ? Après avoir racheté le Racing en 2012, il n’a pas envie de reprendre l’ASSE ?

Écoute, tu lui poseras la question dimanche ! (rires) Je serais surpris que Marc te réponde par l’affirmative. Il a le Racing Club de Strasbourg dans ses gènes. C’est du sang bleu qui circule dans ses veines, pas du sang vert. Je pense que Marc restera strasbourgeois. Maintenant, ça ne t’empêche pas de tenter ta chance ! (rires)

Qui sait, peut-être que Loïc Perrin épousera une carrière à la Marc Keller et deviendra d’ici quelques années le boss de Sainté ?

Pourquoi pas ? En tout cas je trouve ça très bien que Loïc ait entamé sa reconversion au sein du club et soit devenu coordonnateur sportif de l’ASSE. C’était lui aussi un très bon joueur, c’est un garçon posé et intelligent. Il véhicule une belle image et incarne très bien ce club. Il est imprégné du club, il respire le club. C’est important que des anciens joueurs comme Loïc s’investissent dans leur club. Le meilleur moyen de donner l’envie aux jeunes de réussir et de donner le meilleur de soi-même, c’est en leur donnant des personnalités d’une telle qualité. Je lui souhaite de suivre les traces de Marc même si la route est longue.

Comme Marc l’a fait avant lui, Loïc suit la formation de Manager Général de club sportif professionnel du Centre de Droit et d'Economie du Sport à l’Université de Limoges. Marc n’a pas connu qu’un seul maillot comme Loïc dans sa carrière pro mais il est très estampillé Racing Club de Strasbourg. Il y a tout fait. C’est un Alsacien, il a été très apprécié des supporters strasbourgeois lors de ses 5 années de joueur. Il y a eu des strates, des étages, Marc n’a pas été tout d’un coup président Il avait déjà exercé des fonctions de dirigeant au Racing de 2001 à 2006. Pendant cette période, il a été directeur sportif puis directeur général. Il a ensuite été trois ou quatre ans DG à l’AS Monaco avant de revenir à Strasbourg en 2012. C’est à ce moment-là, quand le club était en CFA, que Marc a racheté le Racing.

Un club quatrième de L1 avant d’affronter Sainté ce dimanche dans le Chaudron. T’as eu l’occasion de voir des matches du Racing cette saison ?

Oui, je suis deux fois à la Meinau cette saison. D’ailleurs je ne vais plus y aller. Je les ai vus contre Angers, ils ont perdu. Je les ai vus contre Lille, ils ont perdu.

On t’invite à Geoffroy ce dimanche du coup !

Ben non du coup ! (rires) Je les ai vus deux fois à la Meinau mais je les regarde à la télé aussi, comme je regarde Sainté d’ailleurs. J’essaye de voir un maximum de matches.

Des potonautes se demandent si le Racing n’est pas un peu en surrégime. Si elle a une attaque redoutable, cette équipe a-t-elle les armes pour finir la saison dans le premier quart du tableau devant des équipes aux ambitions européennes comme Rennes, Monaco, Lyon et Lille ?

Après 24 journées, le Racing est quatrième. Bien sûr il reste encore pas mal de rencontres et la donne peut changer mais quand tu occupes un tel classement après tant de matches, ce n’est pas anodin. Pour moi dans le football il n’y a pas de hasard. Force est de constater qu’ils ont trouvé un système efficace. Ils n’ont pas démarré la saison en 5-3-2 ou 3-5-2. En début de championnat Strasbourg jouait en 4-4-2. Ce n’était pas forcément concluant et à un moment donné – et j’en suis bien content, les entraîneurs sont là pour ça – Julien Stephan a trouvé une solution. Il a mis un système en place qui lui permet d’avoir une bonne assise défensive, un milieu très technique et très joueur, et trois attaquants de très bon niveau.

Ludovic Ajorque, Kévin Gameiro et Habibou Diallo finiront peut-être tous les trois la saison entre 12 et 15 et buts. Et n’oublions pas que cette année ils ont récupéré dans les buts Matz Sels. Il avait marqué presque toute la saison dernière en raison d’une rupture du tendon d’Achille. On parle souvent de l’attaque de Strasbourg mais quand vous avez un grand gardien, ça aide aussi. Si les Strasbourgeois ont pas mal galéré la saison dernière, c’est aussi parce qu’ils avaient perdu leur gardien.

Quel regard portes-tu sur la saison ASSE ?

Je suis peiné de voir que cette équipe est en bas de tableau. Mon cœur est bleu mais je suis quelque part un peu supporter stéphanois aussi. Ce club ne peut pas me laisser insensible. Pas seulement parce que j’y ai joué trois ans mais aussi parce qu’il est un club phare de l’histoire du football français. Comme tout le monde, je préfère voir les Verts en bonne santé et en haut de tableau plutôt que de les voir se traîner dans les bas-fonds de l’élite.

Je ne suis pas à l’intérieur du club, je ne sais pas ce qu’il s’y passe. Je me garderais donc bien de donner des conseils ou des avis. Pour être à l’intérieur des clubs depuis douze ans et entendre le nombre de conneries qui peuvent éventuellement se dire, je ne me permettrai pas de dire quoi que ce soit sur Saint-Etienne. Je trouve ça juste dommageable de voir Sainté se battre pour le maintien. Cela fait quelques temps que ce club est en difficulté. Pour quelles raisons ? Je ne sais pas, je ne suis pas à l’intérieur, je ne suis pas décideur.

Je suis tellement contre tous les adeptes du yaka faucon que je me garderai bien pour donner des leçons ou des solutions. Il faut vivre de l’intérieur. On parlait tout à l’heure d’émotions. Je pense que pour parler d’un club qui a été malade comme l’ASSE l’a été pendant plusieurs mois, il faut le connaître et y vivre. Je suis heureux que les Verts restent sur trois victoires consécutives. Je suis le premier content de voir que ça y’est, ça décolle et ça se réveille.

Je compte sur les Stéphanois – et là-dessus je n’ai aucun doute – pour que les supporters et la ville soient derrière Pascal Dupraz et tous ses joueurs. Pour les joueurs, ça a été difficile au quotidien. Dis-toi bien que les premiers peinés, ce ne sont pas les supporters, ce sont les joueurs, les dirigeants, les gens qui travaillent au club. Aujourd’hui ils travaillent certainement différemment. Pas plus. Parce que la formule « il faut se remettre au travail »… Pfff, je n’y crois pas tellement non plus ! (rires) On travaille. On travaille bien, on travaille moins bien, on travaille mal mais on ne travaille pas plus.

Maintenant, Pascal Dupraz a peut-être trouvé un onze ou un seize honorable. Il a réussi à créer quelque chose. En tout cas il a cette expérience d’opération maintien réussie. Il a un vécu qui démontrer sa capacité à redresser un club bien mal embarqué. Les dirigeants stéphanois ont pris Pascal car il a ce vécu-là. Je lui souhaite de réussir parce que Sainté le mérite. S’il réussit, ce sera le mérite des joueurs, de Pascal et des dirigeants qui l’ont choisi. Tout le monde sera content.

Cette série en cours de trois succès consécutifs montre que les Verts ont inversé la tendance, ont une nouvelle dynamique. Depuis le début de saison ils étaient sur une dynamique négative, ils ne voyaient pas le bout du tunnel. Aujourd’hui je suis comme tout le monde, je vois que Saint-Etienne gagne des matches, marque des buts. La dynamique s’inverse complétement, c’est le boulot de Pascal et de son staff, notamment Julien. Bien entendu, les joueurs ont réceptionné le message de Pascal. On sent que le courant passe.

On voit que cette équipe ne lâche rien, ne renonce jamais. C’était déjà le cas lorsque Claude Puel l’entraînait. C’était un combattant, il l’a montré lors de sa carrière. Il a lutté jusqu’au bout. Quelques fois, ça tient à tellement peu de choses… Cette équipe stéphanoise a concédé beaucoup de défaites cette saison mais elle n’a jamais baissé les bras. Elle concède souvent l’ouverture du score mais elle a remporté plusieurs matches après avoir été menée, notamment les deux derniers.

Ton prono pour le match de ce dimanche ?

Difficile à pronostiquer. Les deux équipes sont dans une dynamique très favorable. Saint-Etienne a l’avantage de recevoir et il y aura certainement une grosse ambiance dans le Chaudron. J’ai vu que la commission de discipline n’a mis que du sursis au kop sud. C’est une bonne chose car c’est toujours mieux quand le stade est plein. Je ne suis pas un bon pronostiqueur. Que le meilleur gagne ! Je ne souhaite que le meilleur à ces deux clubs que je porte dans mon cœur.

Donc le maintien pour les Verts et une qualification en Coupe d’Europe pour Strasbourg ?

Voila. On signe où ? (rires) En tout cas Strasbourg a déjà assuré le maintien avec 41 points, ce qui n’est pas banal à la mi-février ! Le premier objectif est passé, on va attendre le deuxième. Pascal a dit qu’il fallait que les Verts atteignent rapidement les 30 points. Il a raison. Et pour atteindre au plus vite cette barre, il faut déjà penser au prochain match. J’espère que Pascal et son équipe se maintiendront dans l’élite. Pour l'anecdote j’ai joué deux ou trois matches avec lui en D3 avec la réserve de Mulhouse. J’avais 16 ans à l’époque, lui était pro et avait 26 ans.

 

Merci à Claude pour sa disponibilité