Parfois l’aquoibonisme menace. Parfois sous les coups des couacs répétés, nos illusions se font la malle. Parfois, bien plombés par notre lourde peine, on est à deux doigts de renoncer.
Mais il y a une flamme intérieure qui met du temps à s’éteindre. S’éteint-elle un jour vraiment ?
Probablement pas si j’en crois cette petite voix qui m’a dit en début de semaine dernière : tu en es … oui, tu en es de cette race de supporters qui se prétend supérieure, donc tu ne réfléchis pas, tu y vas, pour crier encore, toujours, et jusqu’au bout. Alors j’ai pris mes places. Deux, précisément. Sans savoir quel acolyte serait assez inconscient ou amoureux pour m’accompagner. J’ai fini par trouver. On trouve toujours. Ca doit être ça, la magie verte. Et puis dès la veille, sans mérite particulier, car je ne sais faire autrement, je me suis surpris à ressentir plus d’excitation que de crainte, plus d’envie que de résignation. L’envie de regoûter à GG sans tribune fermée, l’envie de retrouver la clé des chants entre deux fumis, l’envie de revoir ces cadres partis si loin de notre morne quotidien, l’envie de croire qu’une attaque Khazri-Bouanga-Nordin était sinon une promesse, au moins un espoir d’allant offensif, l’envie de découvrir à quoi ressemblaient ces mystérieuses recrues. L’envie d’être là pour, peut-être, une des dernières représentations de ce Romain Hamouma que j’adore.
Me voilà posé. Moi et celle qui a le courage de venir se les geler pour voir son homme maudire la terre entière pendant 90 minutes. Dans le froid d’un Chaudron si peu rempli qu’après le constat triste de tous ces sièges vides je me flatte à peu de frais d’un facile mais pas infondé C’est nous les derniers, c’est nous les vrais. Je jette un œil à la joyeuse bande du Kid’s club installée quelques rangées plus bas. Heureux enfants qui ne savent rien de la sinistrose qui m’habite. Ils sont ensemble, excités, insouciants. Contrairement à moi, ils vont probablement vaguement s’ennuyer certes, mais eux auront cet avantage inestimable d’échapper à la déprime en fin de match, quand ils quitteront main dans la main GG en pensant à tout sauf aux conséquences de cette énième défaite de trop.
Les conséquences d’une éventuelle victoire, je n’ose même plus les imaginer. Je me suis retenu de regarder le classement, car je lutte contre l’idée que l’emporter est possible, tout espoir n’étant qu’une désillusion potentielle. Mais elle est tenace cette idée qui, sur l’air du fameux tous les gagnants ont tenté leur chance, me serine que si le miracle devait avoir lieu, je serais le plus heureux des sups d’y avoir assisté en tribunes. Tenace peut-être, mais balayée dès ce premier pion encaissé, qui me rappelle qu’au loto de la Ligue 1, les Verts n’ont jamais les bons numéros. Mes numéros à moi, ils sont mortifères : Le 4 comme quatre matchs dans le Chaudron cette saison pour quatre défaites, le 1 comme le maigre but vert dégusté en tribune, le 11 comme le nombre de pions, dans le même temps claqués par nos adversaires, le 17 comme le nombre de mois sans assister à une victoire dans le Chaudron, le 20 comme cette place honteuse que, même lors des naufrages de 1984, 1996 ou 2001, nous n’avions jamais occupée avec une telle constance, le 40 comme mon nombre d’années de présence à Geoffroy, durant lesquelles il n’y a pas eu que du millésimé pourtant, mais jamais un tel néant absolu.
L’échec est une habitude à prendre, à son corps défendant sans doute. Alors j’enrage -un peu-, me désole -beaucoup-, et ne sais analyser ces quatre-vingts premières minutes que comme la preuve ultime de notre médiocrité crasse, de notre talent si limité. Les contrôles sont approximatifs, les pistons n’osent pas prendre leur couloir, les attaquants font toujours le contrôle de trop, nos défenseurs centraux ont une caravane au derche. Comme face à Nantes, même rare, les buts adverses, fulgurances où passeur et buteur conjuguent justesse technique et sang-froid, démontrent par contraste, tout ce qu’on est bien incapable de produire. Je ne me rends même plus compte qu’en d’autres temps, lors d’une saison plus verte, à la 80ème, je me serais dit à force de les acculer, ça va finir par passer, c'est obligé ! Quand le désespoir prend toute la place, la lucidité n’a plus droit de cité.
Il fait nuit. Romain est enfin rentré, mais je n’ai pas la folie d’y voir une promesse. Que pourrait-il en un quart d’heure lui qui n’a pas foulé un terrain depuis près de trois mois ni mis un but depuis neuf mois ?
Il fait nuit, et a posteriori, j’aurais dû y voir un signe. Il me faut longuement convoquer mes souvenirs pour trouver trace de quelques moments d’ivresse diurne. L’irrationnel à Geoffroy exige le noir complet. La foule ne s’électrise que sous les feux des projecteurs. C’est comme ça, c’est l’effet « bon vieux match du samedi soir » !
Et soudain, le saut, le cri. Pas un cri de joie, non. Un cri de rage, un cri de frustration balayée. Un cri d’amour. Un cri de putain que ça m’a manqué ! Oui ça m’a manqué le talent de Romain, oui ça m’a manqué un match qui tourne enfin dans le bon sens, oui ça m’a manqué un match sans coup de Trafalgar, oui ça m’a manqué la folie qui s’empare des tribunes, les shalalala de fin de match, les tours d’honneur, la joie au cœur au moment de rejoindre ma voiture pendant que la tension retombe.
Les Verts étaient déjà revenus une première fois d’entre les morts contre Clermont. Ils ont bissé contre Montpellier. Et on voudrait me faire croire après ça qu’ils vont mourir en mai ?
Dans la chaleur de ma voiture, bercé par les klaxons retrouvés, je fredonne le chant de la plénitude : plus rien ne s’oppose à la nuit …. que ne durent que les moments doux, durent que les moments doux !