Ancien milieu de terrain de l'ASSE (de 1991 à 1993), ex-entraîneur des U17 stéphanois (de janvier 2018 à juin 2019) et actuel directeur technique à Al Adalah (D2 saoudienne), Christophe Chaintreuil nous présente le latéral gauche sénégalais Lassana Traoré (17 ans), qui s’entraîne actuellement à l’ASSE et pourra jouer avec les Verts la saison prochaine comme l’a indiqué ce jeudi Eirik Horneland en conférence de presse.


"Quand je suis allé pour l’OM faire un audit à Diambars au Sénégal et avoir la responsabilité technique de l’académie, j’ai identifié Lassana Traoré comme certains autres joueurs. Il faisait partie du groupe de travail Excellence Elite que j’ai institué. Lassana a un gros potentiel d’abord athlétique et après une bonne mentalité de travail. C’est un jeune à la fois sérieux et ambitieux. Il a l’air de savoir où il veut aller. Il a vraiment un profil intéressant.

Lassana a une puissance athlétique, le profil type du latéral. On se plaint à juste titre en France de ne pas avoir de latéraux, de ne pas suffisamment sortir de latéraux. C’est souvent ce que la Fédération nous « reprochait. » Dans les directions avec les directeurs de centre, on nous disait : « formez des latéraux, formez des latéraux ! » En équipe de France, il n’y avait que des défenseurs centraux pratiquement qui jouaient latéraux depuis quelques années.

Il y a des latéraux bien sûr, mais pour le très haut niveau il faut trouver des profils. Lassana, lui, a ce profil-là. Il n’est pas très grand mais il n‘est pas petit non plus. Quand je l’ai eu il avait déjà une corpulence et une maturité physique et athlétique très largement au-dessus de la moyenne. Je l’ai fait de suite surclasser parce que dans sa catégorie d’âge il explosait tout le monde. Il avait de la puissance, de la vitesse, un pied gauche qui méritait d’être travaillé mais intéressant.

Au-delà de ses qualités de joueur, Lassana montrait une très bonne mentalité. Il a cette envie de progresser, c’est un garçon à l’écoute. C’était vraiment un joueur plaisant à accompagner et à développer. Lassana est demandeur, il veut sortir de son quotidien et voir ailleurs ce qui se passe. C’est un latéral gauche capable de prendre le couloir, il a cette capacité à répéter les efforts. Défensivement il sait être méchant. Il est très gentil dans la vie mais sur le terrain c’est un vrai lion. Un lionceau de la Teranga, qui a remporté la CAN U17.

Lassana est un garçon vraiment dur sur l’homme, dur dans les duels, méchant. Il a vraiment un profil intéressant. C’était un des tout meilleurs jeunes joueurs de Diambars. On l’avait identifié, on avait proposé à l’OM de venir le voir même s’il était jeune. L’OM a décidé pour d’autres raisons que footballistiques je pense de ne pas donner suite au projet. Mais Lassana faisait partie des joueurs que j’avais signalé à quelques clubs car ils avaient des profils qu’on n’avait pas forcément au même âge en France.

Cela demandait évidemment du travail mais il y avait vraiment une base hyper intéressante. La difficulté avec les jeunes africains (sénégalais ou d’autres nationalités), c’est que c’est compliqué de faire sortir des mineurs, ne serait-ce que pour faire faire un essai. Ils ont tellement peur de les perdre que c’est compliqué. Quelques clubs étaient prêts à faire venir les meilleurs jeunes à l’essai une dizaine ou une quinzaine de jours mais c’était difficile d’avoir les autorisations de Diambars de pouvoir sortir, etc.

Je sais qu’Anthony Gillot [recruteur à l’ASSE, ndp2] est parti en Afrique voir un tournoi qu’organise Diambars tous les ans ou tous les deux ans avec plein d’académies africaines. Je pense et je crois savoir que c’est à l’occasion de ce tournoi que Lassana lui a tapé dans l’œil. Il y a d’autres joueurs de Diambars qui ont été repérés. Ousmane Diop notamment, un 2005 qui est parti à Clermont. Dans la génération 2007 de Lassana, il y a un autre joueur prometteur, Yaya Diémé. Je crois que plusieurs clubs anglais le convoitent. Comme Lassana, il doit faire la CAN U20 normalement avec le Sénégal dans quelques semaines [du 26 avril au 25 mai 2025 en Côte d’Ivoire, ndp2]

Quand je suis arrivé à Djambars, Lassana jouait avec les 15 ans. Il n'avait rien à faire dans sa catégorie d'âge, je me suis immédiatement dit qu’il avait le niveau pour jouer bien au-dessus. Du coup cette saison-là il a même fait quelques séances avec les pros. La saison suivante, il s’entraînait régulièrement avec les pros. Sur le plan athlétique, Lassana était vraiment un monstre.

Lassana manquait un peu de sensibilité avec le ballon, d’une gestuelle un peu plus souple, un peu plus naturelle et efficace. Parfois il faisait des erreurs techniques mais il avait une qualité de centre qui était très forte. Autant si tu lui demandais de centrer comme ça à vide, sans opposition, sans mettre de la vitesse, ce n’était pas toujours top. C’est souvent plus simple mais pour lui c’était moins naturel. Par contre, tu le mettais en situation avec de la vitesse et davantage d’opposition, il arrivait à délivrer vraiment de bons centres.

Lassana, c’est puissant, ça va vite, ça prend le couloir, ça répète les efforts. Je pense qu’il a dû gagner encore en volume. Techniquement mais aussi tactiquement il avait besoin de progresser. Jusque-là, ça ne travaillait pas forcément énormément sur cet aspect. Mais le fait de s’être rapidement entraîné avec les 17 ans puis avec les pros, avec aussi un bon coach, lui a permis de progresser tactiquement. Au départ, il était un peu « brut de décoffrage. » Ses qualités naturelles n’avaient pas été beaucoup développées.

Depuis un ou deux ans avec les pros, il a dû progresser. Si Lassana est surclassé en sélection avec les U20 alors qu’il y a quand même de très, très bons jeunes sénégalais, c’est que Lassana fait des différences. Je suis content que Lassana ait rejoint l’ASSE. Je suis surtout heureux pour le jeune car j’étais un peu navré que l’OM ne donne pas suite et qu’il y ait éventuellement des portes qui se ferment. Je crois que Diambars n’a plus de partenariat avec un club particulier. Quelque part tant mieux, c’est plus ouvert, des jeunes peuvent montrer leurs qualités.

Il est vrai que les clubs sont souvent réticents à aller chercher des joueurs comme ça car ces garçons n’ont pas forcément été formés avec la même rigueur et le cadre qu’on connaît en France. Mais là où ils se trompent, c’est que ces joueurs ont tellement des qualités naturelles fortes au départ que ce ne sont pas forcément des profils qu’on a chez nous. C’est plus facile de développer après un aspect technique voire tactique que de la puissance ou de la vitesse. Ils ont un morphotype un peu au-dessus voire largement au-dessus de la moyenne.

Lassana était toujours à fond. Il s’entraînait comme il jouait. En face, il fallait être prêt aux chocs. Mon fils, qui est agent de joueurs et qui connaît très bien Anthony Gillot, a échangé avec lui à propos de Lassana. Il était venu quand j’étais là-bas. Il avait vu cette génération des 2005 à 2007 que j’avais. Il avait vu un match de 17 ans, avec effectivement quelques interrogations parfois sur l’âge des joueurs, mais bon, pas toujours non plus avérées.

Au-delà de la qualité technique qui parfois pouvait laisser à désirer, au niveau de l’engagement, de l’impact, mon fils m’avait fait la réflexion : « Ton équipe, tu la mets en 17 ans en France, ils déglinguent tout le monde. » (rires) Ne serait-ce que sur l’impact. Un garçon comme Lassana, tu l’emmènes dans n’importe quel centre, il tue tout le monde à l’entraînement. C’est un garçon qui met beaucoup d’engagement. Il est à fond, c’est leur mentalité là-bas. En France, t’aurais tendance à les pousser. A Diambars, j’avais tendance à les calmer un peu (rires).

Mais j’aime cette détermination chez Lassana, sa soif de réussir. Il posait des questions et il voulait toujours en faire plus. J’avais mis des séances en plus pour les meilleurs joueurs, ce que l’on appelait « Excellence élite ». Lassana venait s’entraîner le matin à 7h30 avant d’aller en cours. Lassana était toujours là, il n’attendait que ça. Je lui souhaite plein de bonnes choses à Sainté. En tant que formateur, on voit parfois un joueur sur lequel on se dit : « lui, il va faire une carrière » Après, est-ce que ce sera une carrière en National, en Ligue 2 ou en Champions League ? C’est toujours difficile de se prononcer.

Que Lassana réussisse et qu’il soit pro, il n’y a pas trop de doute. Après, jusqu’à quel niveau il ira, il y a toujours des interrogations même avec des joueurs prometteurs. Vu l’envie et la détermination affichées par Lassana, en plus de ses qualités, ça devrait le faire ! J’espère que ça donnera d’autres idées au club d’aller voir ce qu’il se passe dans ces pays-là. Je sais que l’ASSE a un partenariat avec Guediawaye mais il y d’autres académies de très bon niveau au Sénégal.

Quand je suis arrivé là-bas, j’ai constaté que c’était très compliqué pour les championnats de jeunes. Ça n’arrivait pas à se mettre en place. Ils attendaient toujours l’argent de la Fifa. Ça démarrait en février ou mars pour se finir en mai. Rapidement, j’ai contacté toutes les grosses académies comme Génération Foot [partenaire du FC Metz, ndp2], Sacré Cœur [partenaire des vilains, ndp2], Galaxy…. On s’est organisé des matches amicaux d’un niveau vraiment intéressant.

C’était top, ces matches amicaux étaient relevés et concernaient les 15 ans, les 16 ans et les 17 ans. Je m’occupais en effet des 2005, des 2006 et aussi des 2007 comme Lassana. Mais je savais qu’il y avait des 2008 et des 2009 très intéressants aussi qui arrivaient. Ces matches entre les meilleures académies du pays étaient plus révélateurs que les championnats de jeunes où Diambars en mettait 10 à quasiment tout le monde. Contre Sacré Cœur ou Galaxy, tu pouvais perdre des matches mais c’était de vraies bonnes oppositions.

Ces matches ont hyper bénéfiques à Lassana. De même qu’il a beaucoup appris en jouant en évoluant en équipe première avec Diambars. Même si le club est descendu en Ligue 2, t’apprends beaucoup en jouant aussi jeune à ce niveau-là. C’est ce que disais à mon fils, des jeunes sénégalais comme Lassana, tu les envoies en France en U19 nationaux, il vont s’en sortir. Par contre, je ne suis pas sûr qu’un joueur français évoluant en U19 nationaux ou en réserve s’en sorte au Sénégal.

Physiquement et mentalement, il faut être prêt pour jouer au Sénégal. C’est dur. Oh la vache ! (rires) Mais c’est formateur par rapport à l’état d’esprit. Lassana, il n’a peur de rien ! Il sera peut-être un peu impressionné par l’ambiance quand même lorsqu’il  jouera devant 35 000 spectateurs dans le Chaudron, c’est tout le mal que je lui souhaite. Mais sinon, ce n’est pas l’équipe d’en face qui va l’impressionner. Ça, c’est sûr ! (rires)"

 

Merci à Christophe pour sa disponibilité.