Dernier épisode de notre série d'été. Yacine termine sa mue dans la peau de Loïc Perrin et évoque la formation.
Après l’échange avec Roland Romeyer où j'avais dû justifier mon rôle et mon action - ou plus précisément ceux de Loïc Perrin - il me sembla nécessaire de me ressourcer seul quelques instants.
Je quittais la pièce dédiée à l’équipe de recrutement après le passage impromptu du président du directoire et me réfugiais dans mon bureau. Je m'asseyais dans un canapé noir moderne. L’odeur du cuir neuf me réconforta malgré son coté prononcé. Je basculais la tête vers l’arrière et fermais les yeux en écoutant les bruits extérieurs. Ceux ci s'atténuèrent, comme si le temps s’arrêtait pour reprendre sa respiration. Je sentais mes forces me quitter et la nuit s’installait en moi.
L'âme est un vaisseau
Quand je revins à moi, j’étais de retour à Métempsycose, cinq heures plus tard. Je rassemblais mes idées et mes souvenirs pour digérer ce que j’avais vécu et en comprendre la finalité.
A chaque passage, l'un de mes cinq sens était mis en valeur. D'abord la vue avec les lunettes puis l'ouïe avec le magnétophone et la symphonie de Schubert. On pouvait même ajouter le goût avec l’élixir vert qui m’était offert à chacune de mes venues.
Je ressentis le besoin de sortir de la vieille maison. Les idées foisonnaient aussi vite que mon stress montait. J’avais l’impression d’être en introspection philosophique de la vie et une émotion l’emportait. C'était la peur qui inhibait tous mes sens. Ce sentiment viscéral bloquait peu à peu ma compréhension et me figeait aux frontières de la déraison.
Je traversais à la hâte le bureau et le vestibule comme une fuite en avant. Je me retrouvais sur le perron, assis, encore plus perdu qu’à mon arrivée. La porte s’était refermée derrière moi.
Je respirais doucement en essayant de rassembler mon calme et mon intellect.
Je regardais le monde extérieur en implorant qu’un signe me soit envoyé, et contemplais le ciel comme une supplique. Le vent chaud et sec de l’été balayait mon visage, et le temps s’écoulait naturellement sans perturbation comme un jour sans fin. Je reprenais le fil de mes pensées, lorsqu’un corbeau se posa à quelques pas de moi. Il me fixa - du moins, je le crus - avant de comprendre qu'il regardait quelque chose derrière moi. Lorsque je me retournais, l’oiseau s’envola, et mon regard se posa sur la porte en chêne, et son digicode.
Pourquoi cet animal regardait-il intensément cette entrée ? Me suggérait-il de retourner dans la maison ? Soudain mon regard accrocha le bas de la porte. Une inscription y était notée. Je n’y avais pas prêté attention lors de mes passages. Il s'agissait d'une expression latine avec sa traduction : "Anima vas". L’âme est un vaisseau.
Un p'tit morceau de charbon noir
J’essayais d’en percer la signification sans résultat tangible. Ce parcours initiatique était de plus en plus perturbant et alambiqué. Il me donnait l’envie d’abandonner et de rentrer définitivement chez moi. J’aurais préféré croiser un Yoda vêtu d'un maillot Manufrance me parlant comme à un padawan avec des phrases du type : "Difficile à voir. Toujours en mouvement est l’avenir" ou "Le côté obscur du foot bling bling, redouter tu dois." Perdu dans mes pensées, je me rendis compte que j’avais passé 1h30 assis sur la marche près de l’entrée.
Je tapais de nouveau le code sur le clavier du digicode, traversais le couloir en effleurant des doigts les murs gazonnés, comme un enfant caressant l’herbe mouillée par la rosée du matin et investissais de nouveau mon espace de travail. A ma grande surprise, le bureau semblait avoir été rangé. Des objets avaient disparu et d’autres nouveaux prenaient place. Le verre était de nouveau rempli de cette substance verte responsable des tumultes intérieurs.
Sur le secrétaire étaient déposées deux pierres. Je mis un instant à distinguer qu'il s'agissait en fait de charbon noir et vert. Une parabole entre l’organique et le végétal, l’évolution des mines disparues du bassin stéphanois. L’odeur du minerai noir était presque suffocante par son âpreté. Je le pris comme un vestige d’une époque révolue et m’attardais sur le nouveau message déposé prés du verre rempli.
Je lisais ce message en tenant la pierre comme un talisman. Il était aussi elliptique que les précédents : "L’âme et la passion fonctionnent de concert, ils peuvent sublimer l’éphémère et le transmettre." Cette citation digne d’un Lao Tseu sous ectasy finit de me désarçonner. Je m’affalais dans mon siège encore plus déstabilisé et perdu qu’à mon arrivée. Le seul refuge que je trouvais était de boire d’une gorgée le verre devant moi. Je m'imaginai en Barney Gumble, le personnage alcoolique des Simpsons avec un tee shirt vert portant la mention « "Qui c’est les plus forts, évidemment c’est les verres".
Huard, Nedder, Fernandez et moi
Lorsque je revins à moi, nous étions 4 assis autour d’une table. Le ciel bleu transperçait notre fenêtre. Je mis un moment à comprendre avec qui j’étais.
Laurent Huard faisait un bilan sur les entrées et sorties au centre de formation, Razik Nedder était présent pour parler de la réserve et Gérard Fernandez était là en tant que responsable du recrutement des jeunes, et du partenariat avec notre centre de formation au Sénégal : Les Espoirs de Guédiawaye. Mon rôle était d'envisager la post-formation et les jeunes pouvant intégrer le groupe pro.
Laurent Huard commença à expliquer que l’école de foot fonctionnait très bien :
LH : "Nos U6 jusqu’à nos U11 prennent du plaisir et réussissent quelques jolies perfs en tournoi de jeunes. Pareil pour les catégories U12 à U15 qui sont parmi les meilleurs de la région."
Il ne s’étendit pas vraiment sur des jeunes en particulier et il était de toute façon très difficile de se positionner clairement à cet âge. Il n’y avait qu’à pendre l’exemple de Saïmon Bouabré. Ce milieu offensif de l’AS Monaco, grand talent né à Saint-Etienne, est passé par l’école de foot mais n’avait réussi pas à s’épanouir. Il avait préféré s’exiler à Andrezieux à l’époque.
Laurent Huard expliqua qu’il avait insisté pour repartir avec les 4 éducateurs dont le contrat se terminait en juin 2023 : seul Jean-Luc Dogon avait choisi de ne pas poursuivre sa mission, ambitionnant d’entraîner à un niveau supérieur. Patrice Moreau basculait avec les U19. Razik Nedder restait, lui, à la tête de la réserve et faisait le lien pour la post-formation. Jean-Philippe Primard conservait son poste de responsable préformation et entraîneur de l'équipe U15 Élite. Fréderic Dugand basculait comme entraîneur des U17.
Je savais que Laurent était en fin de contrat en juin 2024 mais je le sentais complètement investi et avec l’envie de poursuivre sa mission.
Les jeunes non conservés
Il commença par tirer un bilan des jeunes - hors réserve - non conservés. Nous savions tous que derrière les noms égrainés, se nichaient beaucoup d’espoirs déçus et de rêves anéantis. A l’arrivée des jeunes au centre de formation, nous avions un discours clair : il y aurait peu d’élus et il était nécessaire que chacun d’eux prenne conscience qu’un bon parcours scolaire était primordial pour rebondir s'ils ne devaient pas réaliser une carrière professionnelle.
LH : "Nous n’avons pas conservé comme gardien Valentin Cenatiempo (2005), qui a trop peu joué. Louis Pama, un attaquant véloce de la région iséroise, il a du potentiel et nous avons beaucoup hésité, nous l’aiderons pour retrouver un nouveau club. Albion Jetishi (2005) un jeune milieu de terrain de la préformation. Ce milieu de devoir a subi la forte concurrence à ce poste en U19. Noe Benramdane, défenseur central de duel n’ayant pas réussi à s’imposer en U19. Tom Meyer (2005), latéral pouvant jouer des 2 cotés. Il a joué en U19 mais la concurrence était forte à son poste. Jawad Bouderbane, le jeune ailier de Montelimar a réussi quelques buts en U19, et malgré une très bonne technique, nous allons misé sur d’autres que lui. Tous ces jeunes avaient un contrat aspirant qui se terminait en cette fin de saison.
Louis-Dylan Pama Djobo
Pour les 2006, Kylian Veniere-Jusseron, ailier gaucher n’a pas réussi à s’imposer en U17 comme Amine Talar, défenseur central trop souvent blessé, malgré de grosses qualités défensives. Oissim Ahamada, aussi défenseur central, a beaucoup joué en U16 mais n’a pas trouvé sa place à l’étage au-dessus malgré des qualités pour les duels. Le jeune Yvan Solvery a vu sa saison gâchée par les blessures. En ce qui concerne les 2007 Kelyan Ricignulo, le jeune gardien et Lenny Gardant le latéral droit ne seront pas conservés. Il y a un travail d’accompagnement pour aider ces jeunes joueurs à retrouver un nouveau club."
Lorsque Laurent citait ces jeunes du centre de formation non gardés, je ressentis Loïc Perrin qui repensait à sa formation et à ses jeunes collègues qui n’avaient pu aller jusqu’au bout de chemin. Un centre de formation est un vrai parcours du combattant qui nécessite du mental, une bonne santé et de saisir sa chance au bon moment.
Clash par écran interposé
La réunion se déroulait normalement. Je savais qu’un conseil d’administration se tenait en fin de matinée et que l’échange entre Caiazzo et Romeyer avait été tendu. Soudain, notre séance de travail bascula dans le tragicomique. Nous reçûmes un SMS nous signifiant que le président Caiazzo voulait nous soumettre une idée pour le recrutement des jeunes. Nous étions interloqués par cette intervention impromptue. Seul Gérard Fernandez restait impassible tenant une tablette et semblant visionner quelque chose.
Un grand écran TV connecté à internet s’alluma. Bernard Caiazzo apparut toujours aussi bronzé, une chemise en lin blanche au bord d’une piscine, le sourire enjôleur, la mine mielleuse :
BC : "Bonjour à tous le monde, lança-t-il à la volée. J’aime me retrouver avec les forces vives et les petites mains de l’ASSE !"
En mon for intérieur, je me demandai s’il ne vivait pas dans un monde parallèle avec ses formules toutes faites et condescendantes. Il enchaîna. "Dans le cadre de notre association Global Football Alliance, nous aimerions mettre en place un partenariat pour la post formation, nous ferions une draft des meilleurs jeunes de chaque club avec un tirage au sort. C’est novateur, moderne et plein de potentiel."
On aurait dit un styliste de mode bouleversé par son œuvre. C’est à ce moment que Gérard Fernandez se leva avec sa tablette, la tenant au-dessus de la tête. Je crus un moment qu’il voulait la jeter sur l’écran et arrêter notre supplice. Mais au lieu de cela, nous entendîmes la voix de Roland Romeyer sortir de l’écran de l’iPad et nous assistâmes à une dispute par écran interposé.
Roland Romeyer éructa : "Je suis président du directoire ! Escroc, cougar, ne te mêle pas du sportif ! La dernière fois, tu as proposé Ramirez, un urugayen qui n’arrivait pas à dribbler Kolo et Moukoudi touchés par le Covid !"
Bernard Caiazzo lui répondit vertement : "Cougar c’est pour les femmes ! C’est toi qui est un voleur. Qui s’est associé à Carvalho ? Prends donc des cours d’orthophoniste, saboteur de ventes ! Qui-est-ce qui a accompagné les émissaires de Blitzer, dans un combi-van sans amortisseurs et avec une cargaison de fourme de Montbrison puante en faisant un détour dans les monts du Pilat avant de les emmener à Geoffroy-Guichard ?"
Gérard Fernandez sur la pointe des pieds se rapprochait de l’écran de visioconférence, j’avais l’impression d’être en train de regarder un talk show bas de gamme de télé réalité. Nous avions l’inverse du concours du grand oral proposé aux jeunes Verts. Deux hommes matures se perdant dans leurs turpitudes verbales. Il ne manquait qu’un Cyril Hanouna habillé en lutin vert pour attiser la colère de nos tristes sires dans un TPMPP (Touche pas à mon poste de président)
L’alimentation de la tablette nous sauva, celle-ci était déchargée et s’était éteinte. Bernard Caïazzo en profita pour cesser sa transmission. J’étais interloqué par ce tête à tête numérique entre deux présidents associés que tout oppose. Nous primes un petit moment pour reprendre nos esprits et Laurent Huard continua son discours avec calme et un recul certain.
Les arrivées au centre de formation
"Nous avons vu arriver dans le groupe Avenir du centre de formation des joueurs né en majorité en 2008. Ils peuvent intégrer les U16 et U17. Mehdi Lutin, jeune attaquant très prometteur, le jeune gardian Sasha Nedic et le latéral gauche Maxime Lengue. Tous trois viennent de Montfermeil. Ismael Verhoeven, milieu offensif, arrive de Villejuif. Rayan Aït Amar, milieu central numéro 6 provient de l’US Torcy. El Fayed Mnemoi jeune défenseur central de la région marseillaise arrive de l'Olympique Rovenain. Et les meilleurs U15 comme le gardien Mael Masse, le milieu Paul Eymard, et les attaquants Brandon Nativoha et Sonny Yvars."
L’objectif est de donner une identité stéphanoise à ces jeunes joueurs venant de l’extérieur et de leur montrer quelles sont les valeurs attendues pour porter le maillot de l'ASSE. Ces jeunes ayant signés pour la plupart un ANS (accord de non sollicitation) suite au travail de nos scouts de la région parisienne ou Sud.
Bilan des U17 et perspectives
Laurent enchaîna avec les U17. "Après une très bonne première partie de saison, les U17 ont marqué le pas et fini à la 3ème place ne leur permettant d’accéder aux play-offs. Nous avons joué en 3/5/2 comme l’équipe première et parfois en 4/3/3."
L’an dernier nous avons eu 7 arrivées : Luan Gadegbeku, milieu central fluet mais très technique, Fodé Camara défenseur central longiligne et puissant, Maysson Meité un jeune ailier très véloce et déroutant, Axel Dodote milieu de terrain que nous avons replacé en défense centrale et Nadir El Jamali milieu offensif. Ces 5 joueurs sont issus de la région parisienne, ils ont encore 2 ans de contrat pour jauger leur progression. Les 2 derniers joueurs sont arrivés l’an dernier : Kais Zerga et Brian Ruiz venant du sud de la France.
Luan Gadegbeku
La plupart de ces jeunes ont joué avec l’équipe U17, ils sont tous dans une progression normale. Les meilleurs monteront cette saison en U19, voire en réserve. On peut noter des joueurs avec une progression plus rapide que les autres comme Djylian N'Guessan un attaquant 2008 très précoce, le gardien Mateo Houngbo Civier né en 2007. Les 2007 les plus performants pourront goûter à la réserve comme Mathis Amougou l’a fait l’an dernier pour finir par signer professionnel.
Bilan des U19 et perspectives
Il continua avec les U19 auteur d’une saison décevante, malgré des jeunes annoncés à fort potentiel. Nous savions tous que la progression d’un jeune n’est pas linéaire. Elle fonctionnait par à coups. Il était à noter que, dans cette catégorie d’âge, les meilleurs 2004/2005 en majorité pouvaient basculer en réserve et revenir en U19 quand l’équipe réserve était trop étoffée. Un joueur comme Ayman Aiki avait même commencé la saison en L2 avant de reprendre en U19 suite à une blessure en fin de saison.
"Les meilleurs U19 potentiels vont monter dans un groupe réserve et faire les matchs amicaux d’intersaison. Ils seront aussi sélectionnés pour tournoi des réserves de Ploufragan pour essayer de gagner leurs galons de titulaires en réserve. On pense aux défenseurs Israël Kinunga (2004), Maedine Makhloufi (2005), les milieu Halifa Ngongolo (2004) et Simon Cateland, les pistons Darling Bladi et Marwann N'Zuzi (2004), les offensifs Abderraouf Guechi (2005), Youssef N'Joya et Béni Seda Mfukumoko (2004). Ils devront s’affirmer encore plus car leurs potentiels devraient le permettre."
Les jeunes Jules Mouton, Meivyn Agesilas et Enzo Mayilla (2006) peuvent prétendre à un rôle intéressant malgré leur jeune âge.
Jules Mouton
"Les jeunes 2004 sont dans une année charnière. C’est l’année où tout se jouera pour eux. Un contrat pro pour les meilleurs ou une réorientation de leur objectifs personnels pour continuer à avancer pour les autres."
La réserve
Razik enchaîna en expliquant que plusieurs joueurs n'avaient pas été prolongés et avaient donc quitté le club. Il s'agit de Lucas Calodat, Edmilson Correia, Baptiste Gabard, Koimizo Maïga et Abdoulaye Sidibé.
"Nous travaillons avec des clubs partenaires pour leur proposer d’autres clubs mais leurs agents travaillent aussi pour eux. Certains joueurs de la réserve actuelle essaient de trouver d’autres challenges comme Pierre Mbemba ou Bryan Djile Nokoue qui ambitionnent de jouer plus haut que l’équipe réserve."
La réserve à très bien fini la saison avec une 3ème place. Le milieu de terrain a été très intéressant et beaucoup de jeunes qui se sont révélés et ont signé professionnels comme Cheikh Fall (2004), Mathis Amougou (2006), Jebryl Sahraoui (2005). Offensivement nous avons fait signer Karim Cissé et Yanis Lhery et prolongé Mathys Saban. Nous avons beaucoup hésité pour Jibril Othman qui a fait une bonne saison. Nous attendions cette année pour un avis définitif mais une récente blessure au genou arrête sa progression. Nous réfléchissons à lui proposer un contrat professionnel d’un an en fin de saison pour lui laisser récupérer de sa blessure comme avec Maiga l’an dernier.
Nous n’avons plus de nouvelles de Darnell Bile à qui nous avions proposé un contrat professionnel.
La post-formation
Je repris la main. "Actuellement en réserve, en plus des joueurs précités, nous avons comme joueur professionnel Beres Owusu appelé à s’entraîner avec les pros et entrer dans la rotation en cas de départ de Sow et Nade. Ahmed Sidibé montera avec le groupe pro pendant l’intersaison pour être évalué. Louis Mouton et Antoine Gauthier pourraient être prêtés en L2 ou National si le milieu de terrain de l’effectif professionnel reste aussi dense. La même réflexion est faite pour Cheikh Fall. Maxence Rivera est de retour de prêt et sera testé dans les matchs amicaux pour décider s’il restera dans le groupe pro. Il a gagné physiquement, sa progression est incontestable. El Hadji Dieye est dans sa dernière année de contrat pro. Il sera aussi testé avec le groupe et nous verrons s’il est nécessaire de le prolonger. Yanis Lhery doit s’étoffer tactiquement, il a de grosses qualités de finisseur mais doit structurer son jeu. Ayman Aiki a progressé, il est une option comme piston gauche et pourrait être le numéro deux à ce poste. Si le coach a besoin d'un profil plus expérimenté, nous réfléchirons à un prêt."
Razik accompagnera le groupe pro pendant 10 jours pendant l’intersaison. Il permettra au staff pro d’avancer sur la préparation d’avant saison et sera en charge d’expliquer aux jeunes de la réserve ce qu'on attend d'eux en terme d’investissement, de travail et de cohésion.
Je pensais à certains jeunes joueurs qui avaient explosé en plein vol comme Charles Abi et Bilal Benkedim, vainqueurs de Gambardella, et qui n’avaient pas réussi à se remettre en cause après leur contrat pro. D’autres prenaient des chemins tortueux pour rebondir dans le monde professionnel comme Elias Achouri et Lamine Ghezali, passant par le Danemark et la Roumanie comme tremplin.
Je terminais en expliquant que la post formation devrait encore s’améliorer et que la passerelle entre réserve et groupe pro devait être une finalité. Le recrutement des jeunes et la formation étaient fondamentaux pour l’ASSE et il fallait ouvrir nos horizons comme avec notre centre de formation au Sénégal.
Partenariat et scouting
Gérard Fernandez prit la parole, visiblement agacé par la longueur de cette réunion. Je compris vite que son bilan serait lapidaire :
"Le centre de formation au Sénégal fonctionne très bien.Nous avons déjà signé El Hadji Dieye et Cheikh Fall. Les prochains arrivants seront encore plus talentueux. Un profil offensif des espoirs de Guédiawaye retient notre attention suite au sacre des U17 à la CAN 2023, ce joueur est Papa Alioune Ndiaye. C’est un ailier gauche explosif et technique. Nous continuons d’apporter notre aide technique à notre partenaire sénégalais."
Cheikh Fall
Je savais que Diambars, Sacré cœur (OL), Génération foot (Metz) réussissaient à récupérer les meilleurs jeunes sénégalais. Notre centre de formation partait avec un train de retard. Metz faisait un super travail et aidait financièrement le centre pour détecter les meilleurs jeunes. Le club avait mis en place un manager général, Olivier Perrin, qui pilotait sur place la gestion sportive, logistique, financière et administratif de l'Académie Génération Foot depuis 2013.
Gérard Fernandez continua brièvement sur la politique de recrutement des jeunes. "Nous avons su conserver nos scouts pour la région parisienne et Sud, surtout Hamdane Karouni que la concurrence souhaitait débaucher."
La réunion se termina sur ces quelques mots, comme un soulagement. J’éprouvais le besoin de me rafraîchir avec de l’eau sur mon visage. Aux toilettes, je fixais mon reflet dans un miroir puis fermais les yeux en appuyant ma tête sur la glace.
Persistance de la mémoire
Quand je les rouvris, j’avais quitté les bureaux de l’Etrat et me retrouvais au point de départ. La pièce était plus sombre. Mon visage faisait face à un tableau, une reproduction de Salvador Dali : La Persistance de la Mémoire.
Je me retournai et vis que le bureau avait changé de place. Tous les objets de mes précédents passages étaient présents : les lunettes aux verres colorés, l’enregistrement sorti de son magnétophone, les charbons posés harmonieusement, une carafe de cristal presque vide. Seules subsistaient quelques gouttes du nectar vert qui avait précédé chacun des voyages.
Chacun des mots étaient déposés comme une fresque chronologique. J’allumai la lumière en appuyant sur un interrupteur mais rien de particulier ne se produisit. Je m’asseyais restant abasourdi et déçu par une finalité grotesque.
Je compris qu’il était temps de partir. J’éprouvai le besoin de garder un souvenir de ces moments intenses et déstabilisants. Je pris la paire de lunettes, prosaïquement, en me disant que cela me ferait une paire de rechange. Je les mis comme pour figer le moment et observai la pièce comme un au revoir. Je fus surpris de voir au plafond des dorures que je n’avais pas aperçues initialement. Je me plaçai en dessous et constatai qu’elles n’étaient observables qu’en portant les lunettes sur le nez. Je fis plusieurs fois le test. Les dessins dorés disparaissaient et réapparaissaient selon que je portai ou non les lunettes. Le motif était rectangulaire et un petit crochet encore plus éclatant irradiait ce rectangle au plafond. Une perche posée contre le mur résolut l'énigme. C'était un escalier escamotable pour accéder aux combles de cette maison. Après quelques tentatives, je réussis à faire descendre cette rampe pour les combles. Elle était imposante et haute, 7 à 8 mètres pour accéder à ce que j’imaginai être la réponse à toutes mes questions.
J’entamais la montée comme un sommet majestueux. Au bout de 3 marches, je glissais, me rappelant que l’Everest n’était pas pour moi. Une lumière qui ressemblait à celle du jour se détachait nettement de l’ouverture alors que la soirée s’installait. J’avais perdu la notion du temps avec ces allers-retours. Un brouhaha puissant se dégageait du haut des combles. Y avait-il quelqu’un m’attendant en visionnant l’Epopée des Verts ? Plus je m’approchais de l’ouverture, plus j’étais aveuglé par une lumière puissante et un son vibrant et intense. Je montais la dernière marche et fut stupéfait par le spectacle qui s’offrait à moi.
Soudain tout s’éclaira dans mon esprit. Les objets, les mots, toutes les choses se relièrent comme une évidence. J’étais dans les tribunes d’un stade vétuste qui se transformait. J'étais un observateur de l’Histoire des Verts sur lequel le temps n’avait pas de prise. Chaque minute que je vivais était une décennie pour ce stade qui se transformait. Je vis l’amicale des employés de Casino qui préfigurait l’ASSE en 1912. Je reconnus une minute plus tard Pierre Guichard encourageant de jeunes joueurs. Un souffle plus tard, en 1933, l’ASSE naissait sous mes yeux. J’étais comme une machine à réaccélerer le temps. Je voyais l’identité verte se construire sous mes yeux et le stade Geoffroy Guichard sortir de terre, les titres et trophées s’enchaîner avec les nouvelles idoles Mekhloufi et Keita, les gradins se remplir, des supporters venir en famille.
Le premier message m’apparut comme une évidence : "voir et comprendre autrement." L’âme verte, je n‘arrivai pas à trouver de meilleurs mots pour qualifier ce que je voyais devant moi. Je repensai au tableau la Persistance de la Mémoire de Dali. Même si le temps et la mort nous rattrapent, l’addiction verte persiste.
Je vis le terrible match de barrage contre le Racing Paris en 1984 où des enfants consolaient leurs parents anéantis d’une descente en préfigurant d’autres, des supporters dans les Kops construisant leur propre histoire à travers des tifos majestueux et éphémères,. Je vis un geste technique ou un tacle soulevant l’allégresse du public pendant un bref instant, parfaites métaphores d’un message que j’avais trouvé : "l’âme et la passion fonctionnent de concert, ils peuvent sublimer l’éphémère et le transmettre."
Chaque sens en exergue, comme si l’adrénaline transformait chaque individu. Le toucher, je voyais les étreintes de victoires, comme lors de la remontée en Ligue 1 après un but de Bridonneau. Je pouvais ressentir les vibrations de ce moment. Les chants des kops se répondant comme si le stade prenait vie et criait son plaisir au monde, goûtant à une ivresse unique. Ces chants écoutés et jalousés par les supporters adverses, transformant ce stade en Chaudron. Je vis la victoire de 2013, comme un exutoire à trop d’échecs depuis des décennies. Cette histoire qui avait commencé à l’époque minière et qui se perpétuait maintenant, je pensai au morceau de charbon noir témoin du temps qui court.
Je compris que cette maison Metempsycose était un vaisseau de l’engouement vert qui permettait d’accéder par un mécanisme quantique ou divin incompréhensible à mon intellect.
Une ouverture, un passage à ce qui régit notre passion, ressentir vers quoi notre âme tend. Pourquoi cette passerelle vers Loïc Perrin ? Pas parce qu’il était la 4eme religion monothéiste dans le stade Geoffroy-Guichard lorsqu’il était capitaine, mais sûrement un choix générationnel.
La descente du 29 mai 2022 à Geoffroy Guichard dans sa forme moderne, se dessina sous mes yeux. Elle était teintée de colère et d’un désespoir infini comme une symphonie inachevée. Une incapacité à reprendre le chemin vers sa glorieuse histoire, comme si la partition mélodieuse de la victoire et des titres restait inaccessible à des présidents dénués d’un amour profond et unique pour les Verts.
Je vis les saisons en Ligue 2 se décliner sous mes yeux. Je pourrais vous donner la fin de l’histoire, mais je vous laisse vivre cette saison qui commence le 5 août car "il faut parfois se perdre dans sa passion, pour se retrouver et exister pleinement."