Ancien milieu de terrain de l'ASSE et de l'OM, Laurent Fournier s'est confié à Poteaux Carrés avant le match qui opposera ses deux anciens clubs ce samedi soir à Geoffroy-Guichard.
Laurent, tu étais capitaine de l’équipe de France qui a remporté le championnat d’Europe juniors en 1983 aux côtés de Jean-Luc Ribar, qui nous a quittés soudainement il y a deux semaines.
Ah, Jean-Luc... Je le connais depuis longtemps, nous on a fait les sélections. C’était la Loire contre le Rhône. Après on a été sélectionné dans l’équipe du Lyonnais ensemble. On faisait les Coupes Interligues à Thonon. On se connaissait très bien, c’était un peu la rivalité entre Sainté et Lyon. Une saine rivalité, sans méchanceté. Des garçons comme Jean-Luc Ribar et Jean-François Daniel ont fait remonter l’ASSE. Ils étaient nos compagnons d’équipe de France, d’équipe du Lyonnais. J’ai fait l’armée aussi avec Jean-Luc. On se connaît depuis qu’on a 14 ans. Comme Stéphane Paille, qui est de Haute-Savoie. Il y avait aussi Sylvain Bied, le gardien de Saint-Priest. Ils sont tous les trois décédés. C’est triste. Je savais que Jean-Luc s’était reconverti du côté de Roanne, il avait des entreprises de nettoyage. Je l’avais revu deux trois fois lors d’évènements.
Sa disparition me touche, évidemment. On a vécu plein d’épopées ensemble, que ce soit avec l’armée, l’équipe du Lyonnais ou en équipe de France. On est allé à Leningrad, au Gabon… Jean-Luc était un gaucher exceptionnel, il a fait les beaux jours de Saint-Etienne et a aussi montré de belles choses à Rennes. Jean-Luc a pu faire montre de son talent, c’est dommage qu’une blessure l’ait contraint à arrêter un peu tôt sa carrière. On était des potes dans cette équipe du Lyonnais. On se retrouvait en stage. Et ensuite se retrouvait à jouer l’un contre l’autre, on rigolait. L’autre jour j’ai ouvert des cartons de mes parents, j’ai retrouvé cette photo, regarde ! Elle est en noir et blanc, hein. Tu nous reconnais ?
Jean-Luc est en bas à droite. Tu es comme lui à cacasson et il y a juste un joueur entre vous deux.
C’est bien ça ! C’est Joël Fréchet entre Jean-Luc et moi. Et debout, les 3e et 4e en partant de la gauche, c’est Stéphane Paille et Sylvain Bied. Je me souviens de la concentration de Jean-Luc, de son envie de progresser. C’était un garçon que je trouvais assez sérieux pour son âge mais il aimait bien rigoler aussi. Je me souviens qu’on avait bien fêté notre victoire lors d’un tournoi à Leningrad. Le jour où j’ai moins rigolé, c’est quand j’ai perdu 5-1 à Gerland avec l’OL contre l’ASSE de Jean-Luc et Jean-François. J’avais sauvé l’honneur en fin de match mais on avait pris cher. Jean-François avait ouvert le score, Jean-Luc avait mis un doublé. Je me souviens bien de cet après-midi, ils étaient au-dessus !
Tu l’as rappelé, Jean-Luc s’était éloigné du ballon rond pour sa reconversion. De ton côté tu as connu pas mal de déboires en tant qu’entraîneur. Tu as coaché Bastia, Pacy-sur-Eure, le PSG, Nîmes, Créteil, Strasbourg, Auxerre, le Red Star et Poissy. Sans poste depuis 18 mois, as-tu un peu coupé les ponts avec le monde du foot ?
Non, j’ai toujours l’ambition de reprendre. J’ai essayé pendant ces années de Covid de progresser. J’ai fait une formation de préparation mentale des sportifs, pour mieux connaître les nouvelles générations, qui ne sont pas faciles à gérer. Je trouve que nous quand on jouait on était beaucoup plus à l’écoute, beaucoup plus respectueux des consignes que nous donnaient les entraîneurs. Par rapport aux formations qu’on a eues, je parle de Saint-Etienne et de Lyon, on était capable de s’adapter à beaucoup plus de situations.
C’est pour ça que j’ai décidé de faire cette formation, j’espère retrouver en juin un projet cohérent. Même si j’ai connu des échecs comme entraîneur, j’ai encore envie d’entraîner. Cette formation montée par quelqu’un de l’INSEP m’a donné quelques clés. Elle abordait notamment le sentiment d’appartenance à un club, le plaisir, le progrès. Ça permet d’avoir des réponses aux questions que peut se poser un joueur, de l’accompagner et de le guider dans une vie de groupe.
C’est ce que l’on voit avec Saint-Etienne en ce moment. On voit que le changement d’entraîneur a apporté quelque chose de nouveau. Même si le club reste dans une situation compliquée et n’est pas encore tiré d’affaire, il va bien mieux qu’il y a trois mois. L’adhésion entre le club, les supporters…. Le respect des joueurs pour un club te permet de changer la façon de penser des gens.
En quoi les joueurs d’aujourd’hui sont plus difficiles à manager que les joueurs de ta génération ?
Il y a trop de gens autour des joueurs actuellement dans le foot. T’as l’agent d’image, l’agent physique, l’agent diététique. Un tel, un tel, un tel… Beaucoup de gens gravitent autour des joueurs, beaucoup de gens leur parlent et leur retournent le cerveau. Nous à l’époque on travaillait en formation, on savait ce qu’était le métier de footballeur. Le foot est un sport populaire, tout le monde a droit de venir au stade, tout le monde a droit de s’éclater. Après, l’entraîneur entraîne et il lui faut laisser manager comme il a envie de manager. Il n’y a pas besoin de 300 personnes hors stade pour manager un club.
Certains entraîneurs comme Christophe Galtier semblent plus à l’aise que d’autres comme Claude Puel à adapter leur management aux footballeurs d’aujourd’hui. Au-delà des compétences purement techniques, le management est devenu prépondérant dans la réussite d’un coach ?
Je pense que ça compte énormément. Il y a aussi le recrutement qui est déterminant dans l’atteinte des objectifs. Je pense que les jeunes ont d’énormes qualités mais l’adaptation est difficile. Dès que ça ne va pas, on a l’impression qu’ils se retournent vers des gens de l’extérieur qui leur font croire qu’ils sont les meilleurs alors que le foot est un éternel recommencement, une perpétuelle remise en question.
A la trêve tout le monde pensait que Sainté était mort. Mais Sainté a fait un bon recrutement. Les joueurs qui sont arrivés ne sont pas des extra-terrestres mais ils ont envie et ont une bonne culture, une bonne mentalité. À leurs attitudes et à leurs discours, on sent que des garçons comme Eliaquim Mangala et Paul Bernardoni sont dans le vrai et ont apporté à tout le groupe. Mangala n’avait pas joué depuis un moment mais il monte en puissance et il a l’expérience du très haut niveau. Il amène une certaine sérénité.
Le retour de Romain Hamouma est également un vrai plus dans cette opération maintien. C’est dommage qu’il ait été indisponible plusieurs semaines cette saison à cause de ses blessures car c’est un joueur que j’adore. Ce n’est peut-être pas un leader à l’extérieur mais un leader de terrain par rapport à ce qu’il dégage, par rapport à sa façon d’aller vers l’avant. Le mec il t’amène le jeu vers l’avant, il faut de bons appels. C’est un fin technicien qui sent le jeu. OK il a parfois du déchet mais il apporte beaucoup je trouve !
Il ratera hélas la réception de l’OM ce samedi mais je vois que tu continues quand même de suivre les Verts !
Oui, j’ai même eu l’occasion de commenter sur Eurosport leur 16e de finale de Coupe de France contre Jura Sud. Les Verts n’avaient pas été excellents mais ils s’étaient qualifiés assez facilement. J’ai apprécié leur état d’esprit. Même si ça manquait de créativité au milieu, il y avait cette volonté d’être présent, d’être des combattants. Certes, les Verts se sont fait sortir le tour suivant par Bergerac mais ils sont tout de suite repartis du bon pied en championnat. À Louhans, j’ai vu que Loïc Perrin et Pascal Dupraz étaient décontractés, sereins, rassurants. Leurs attitudes ne rendent pas les joueurs tendus.
Force est de constater que l’ASSE a retrouvé un certain élan depuis que Pascal Dupraz est arrivé. Il avait réussi quelque chose d’exceptionnel en maintenant Toulouse. À Saint-Etienne, je trouve que c’est un peu plus facile d’y arriver car il a quand même un groupe qui tient la route, sans doute mieux armé que ses concurrents pour le maintien. Les Verts avaient sous-performé à la phase aller, à la base c’était plutôt une équipe vouée à jouer le milieu de tableau. Elle a retrouvé une dynamique de résultats plus conforme à ses ambitions de début de saison.
Chaque entraîneur a ses qualités, mais dans l’esprit de ce que je connais de Sainté, c’est bien ce que fait Pascal Dupraz. Ça amène les gens avec toi, ça rassure les joueurs. Ça leur redonne confiance et ça les empêche de douter. Après, l’entraîneur a quand même du matériel ! Il y a pas mal de joueurs de qualité à Sainté comme Boudebouz, Khazri, Hamouma, Bouanga. Derrière, Bernardoni et Mangala ont apporté de l’expérience. Sainté n’était pas à sa place, la place des Verts n’est pas dans la zone rouge.
Et tu es bien placé pour savoir qu’on peut se sauver sans trop trembler avec encore moins de points que n’en avaient les Verts cette saison à la trêve.
C’est vrai que lors de ma première saison à Sainté, on n’avait que 9 points à la trêve. 11 points si tu préfères, en comptant la victoire à 3 points car à l’époque la victoire rapportait seulement 2 points. Le club avait fini 4e la saison d’avant mais on a mal démarré. Je me souviens qu’à la 4e journée, j’avais marqué mon premier but en vert, à Geoffroy contre Lens. Ça nous avait permis de prendre l’avantage en seconde période, je pensais que ça allait lancer notre saison mais au final on avait perdu 4-2. On avait dû attendre la 14e journée pour remporter enfin un match, à Geoffroy contre Toulon.
Mais le vrai déclic a eu lieu en décembre : après avoir gagné à Strasbourg, on a enchaîné par une victoire spectaculaire contre le Matra Racing, un succès à Lens et une victoire contre Laval. Quand tu gagnes 4 matches à la suite, tout de suite, ça va beaucoup mieux ! (rires) On a vécu une saison difficile mais même lors de la phase aller particulièrement compliquée, on y a toujours cru. On a fait une super deuxième partie de saison. Je me souviens notamment d’une victoire 3-2 à Caen grâce à un triplé de Philippe Tibeuf, ça avait carrément tout changé l’état d’esprit de l’équipe !
J’espérais d'ailleurs que sur notre lancée on allait bien démarrer la saison d’après mais ma seconde année à l’ASSE a encore compliquée en championnat. On a fini à une décevante 15e place. Par contre on a fait un bon parcours en Coupe de France, qui s’est hélas achevé par une défaite à la maison en demi-finale contre Montpellier. Ce dernier match en vert me laisse des regrets car après l’ouverture du score par Cantona en première période, on a eu des occases d’égaliser. On a joué les 25 dernières minutes à 11 contre 10 suite à l’expulsion de Valderrama mais on n’a pas réussi à tromper Albert Rust.
Tu as retrouvé Canto la saison suivante à l’OM.
J’ai effectivement joué une saison à Marseille. C’est là que j’ai remporté mon premier titre de champion de France. Il faut dire qu’on avait de sacrés joueurs à tous les postes, notamment dans le secteur offensif avec Abedi Pelé, Vercruysse, Stojkovic, Waddle, Papin, Cantona. Et derrière ça ne rigolait pas avec les Boli, Mozer, Casoni, Amoros, Di Meco and co. On fait une belle saison qui l’aurait été encore plus si on avait gagné nos finales de Coupe d’Europe des Clubs champions et de Coupe de France. Hélas la séance de tirs au but nous a été fatale à Bari face à l’Etoile Rouge de Belgrade. Et on a perdu à la dernière minute au Parc contre Monaco sur un but de Gérald Passi.
L’ASSE et l’OM se retrouveront samedi soir à Geoffroy-Guichard. Tu le sens comment ce match ?
Ça va être un match compliqué car l’OM a toujours l’espoir de rejoindre le Paris-Saint-Germain et souhaite déjà sécuriser sa deuxième place, convoitée par des équipes comme Nice et Rennes. Sainté sort quant à lui d’un match difficile contre Troyes. Avant la rencontre, on s’attendait à voir les Verts gagner mais au final leur nul n’est pas un mauvais résultat. Plusieurs de leurs concurrents ont perdu et au moins les Stéphanois ont eu le mérite de revenir au score. Des équipes comme Bordeaux et Metz sont dans une situation bien plus compliquée que Sainté. L’ASSE a plus d’atouts, est dans une meilleure dynamique et peut compter sur un soutien fervent et massif de son public.
Le match que les Verts ont fait contre Montpellier début février m’a particulièrement marqué. Ils ont concédé l’ouverture du score assez tôt, ont couru après le score pendant plus d’une heure avant d’être enfin compensés de leurs efforts. Même si ce jour-là Mamadou Sakho a été catastrophique, on sent que le rouleau compresseur stéphanois est là. Ce n’est pas le fruit du hasard si les Verts ont réussi à marquer trois buts lors des dix dernières minutes. On sent que les entrants sont capables de faire la différence à tout moment dans cette équipe. Romain Hamouma, Arnaud Nordin et Adil Aouchiche l’ont encore démontré ce jour-là.
On sent aussi qu’il y a un effet Chaudron. C'était frappant lors de ce fameux match contre Montpellier. Le public a encouragé les joueurs tout le match, et le stade s’est embrasé lors de ce final de fou. Je sais ce dont les supporters sont capables dans ce stade particulier, où ils ne sont pas loin des joueurs. Quand tu vois ça, ça te rappelle les belles épopées de Saint-Etienne. J’ai vu qu’il y avait déjà de très fortes affluences pour les réceptions de Metz et de Troyes, apparemment le match contre l’OM sera à guichets fermés. Le soutien du public, ça te permet souvent de te sauver car ça évite aux joueurs de douter.
Quand je vois que certains publics commencent à siffler leurs joueurs… Quand t’as pas la mentalité d’un compétiteur, quand t’as pas la capacité de faire abstraction d’un environnement hostile, pour certains ça devient très difficile… T’en as qui se crispent et ne veulent pas prendre le moindre risque. Comme le disait Robert Herbin, "quand tu as peur, tu joues à plat, tu fais ta passe à deux mètres mais ce n’est pas le football, le jeu du foot c’est de prendre des risques et d’aller de l’avant." Quand les supporters sont avec toi, c’est beaucoup plus facile de lancer des offensives.
Ton prono pour samedi soir ?
Je vois un bon match nul. On sait que Marseille prend énormément de risques. La qualité des attaquants de Saint-Etienne dans la profondeur peut faire la différence. En tout cas je suis convaincu que Sainté montrera beaucoup d’envie et que le public sera chaud patate, qu’il vente ou qu’il neige !
Merci à Laurent pour sa disponibilité