Qu’est-ce qui fait que dans ce foot gangréné par l’argent on s’attache encore à des joueurs ?
Par quel enchantement se retrouve-t-on à 54 ans pour la première fois de sa vie avec un maillot vert floqué du nom d’un joueur ? Et comment expliquer que celui-ci soit Mickaël Nadé ?
Si je porte son n°3 pour venir à Geoffroy, c’est que j’ai appris à aimer Micka Nadé. Bien sûr ce ne fut pas un coup de foudre. Pas la séduction immédiate pour un toucher de balle soyeux ou une allure aérienne. Pas non plus cet amour simple, évident, naturel pour le joueur d’une équipe qui conquiert les cœurs en gagnant. Non rien de tout cela. Avec Mickaz tout s’arrache dans la sueur, rien ne tombe tout cuit. D’abord parce que depuis sa vraie première apparition à l’été 2021 jusqu’à son départ cinq ans plus tard, hormis un très joli printemps 2024, les saisons de vaches maigres se sont désespérément enchaînées.
Mickaz est ainsi apparu au grand jour l’année de la descente : annus horribilis. équipe au supplice, institution au bord du précipice, bienvenue au club ! L’ASSE est intégralement traumatisée à l’été 2022. Les dirigeants sont traumatisés, les joueurs sont traumatisés. Les supporters sont traumatisés. Comme toujours, notre descente n’est pas une simple chute, mais un séisme dont les répliques se font ressentir durant des mois. Sainté a sombré violemment au point que chacun sait qu’il faudra du temps pour se relever.
Les retrouvailles avec la Ligue 2 démarrent mal, forcément. Avec d’un côté des joueurs qui font tout pour fuir cet enfer autant que leurs responsabilités, de l’autre des recrues qui arrivent et le découvrent effarées. Et entre les deux, les rares qui restent, par conviction ou faute de proposition, qu’importe au fond. L’essentiel est qu’ils acceptent de continuer en vert, malgré le déclassement, comme les supporters. Cette fidélité, de bon gré ou non, sera leur fierté, et sans doute leur plus beau titre. Leur relation au club n’est pas une passade, mais un mariage, pour le meilleur et pour le pire. Syndrome Julien Sablé.
Arrive ce 15 août 2022. 3ème journée de championnat, les Verts sont bons derniers, -2pts au compteur ! Ce déplacement à QRM est un match-résumé de ces années entre prestation de misère et sursaut éphémère. Menés 0-2 nos Verts recollent à 2-2 grâce à deux buts somptueux de Krasso et Cafaro. Au bout de ce match-résumé d’une équipe, le geste-résumé d’un joueur. Mickaz ou l’éternel malentendu : le premier regard, rapide, le rejette. Le premier jugement, superficiel, le condamne : pataud, approximatif, limité. Ainsi quand l’attaquant rouge s’échappe, Mickaz semble dépassé, derrière son joueur, il tacle désespérément et fait faute. Carton rouge.
Et puis le ralenti, et puis cette jambe tendue, et puis ce pied gauche qui, subtilement, parfaitement, a dévié la trajectoire du ballon. Un amour de geste défensif, une intervention propre, décisive, hélas gâchée par un jugement hâtif. Une carrière de cinq ans en clair-obscur toute entière contenue dans un match, dans une action. Il se relève, proteste à peine, se prend la tête à deux mains. Incompréhension, désolation, résignation. Comme si quelque part une petite voix déjà lui soufflait que c’était comme ça, que rien ne lui serait donné, qu’il allait falloir accepter de souffrir, lutter, pour peut-être un jour entrevoir la lumière.
C’est peut-être à cet instant d’immense injustice que je me suis pris d’affection pour Nadé. Au-delà, naturellement vint le temps d'apprécier la constance dans la performance, l’année de la remontée, avec cette défense enfin consolidée dont il fut, avec Larso, le plus fiable taulier.
Puis la rechute, spectaculaire, d’une défense gruyère d’un tacticien suicidaire, le ramène et nous ramène trop vite dans la galère. Mais il a prolongé, alors il reste encore, malgré cette deuxième descente. De nouveau nous souffrons ensemble. Il repart au combat, malgré les doutes de certains, malgré sa lassitude probablement.
Il y retourne car la résilience est sa force. Jamais pris en défaut question engagement, bon soldat jusqu’au bout, il a en plus le bon goût de nous gratifier de montées oswaldopiazzesques, toujours spectaculaires et bien souvent décisives. Le charme agit.
Si son parcours comme l’image contrastée qu’il laisse auprès du peuple vert le rapproche de Sablé, contrairement à Juju il n’aura pas, hélas, la joie d’une 2ème montée après la détresse d’une 2ème descente.
Pour boucler la boucle, il quitte la scène verte sur un ultime et involontaire clin d’oeil, avec cet art consommé de donner aux adorateurs comme aux contempteurs matière à alimenter leur conviction respective. Définitivement rangé dans la première catégorie, à ceux qui préfèreront se rappeler Nice et ce naufrage en bord de mer je dirai qu’il est toujours préférable de se souvenir des belles choses : Quelques jours auparavant, Rodez, et cet ultime pénal où l'attaquant qu’il fut plus jeune a su, malgré la pression, malgré la fatigue, malgré l'incongruité de sa présence là devant ce rond blanc, sans trembler, nous envoyer, même provisoirement, au paradis. Sa joie alors fut sincère, simple, mais pas exubérante. Une retenue comme sous l’effet de sa conscience aigüe des lendemains qui déchantent peut-être, comme un reflet de sa modestie sûrement.
Nadé n’a jamais triché, a toujours porté dignement ces couleurs. Il mérite sans doute le titre de joueur le plus attachant des années 2020 à Sainté. Titre en bois diront certains. Peut-être. Mais dans ce foot devenu cirque que nous vomissons, sa fidélité anachronique en fait sans conteste le digne héritier de Fouss, Popotte ou Mouss. En cela elle alimente notre amour immodéré pour ce maillot plus sûrement que tous les mercenaires ne pensant qu'à leur carrière.
L'aventure se termine et me laisse là avec mon maillot à son nom. En sortant de Geoffroy après Grenoble mon regard est tombé sur un maillot floqué Aloisio. 25 ans plus tard José serait heureux de se savoir encore un peu là. Dans vingt piges, si mes genoux me l’autorisent, je gravirai les mêmes marches de la même tribune avec le même maillot sur le dos, mon n°3 NADE, pour saluer la présence éternelle dans l’air du Chaudron de celui qui a toujours fait honneur à ce maillot et je souris déjà à l'idée d'être celui qui fera demander à ce gamin papa, c'était qui Nade ? Si mes oreilles me l’autorisent je me retournerai et lui lancerai un simple, vibrant et définitif C’était mon gars Mickaz !
Potins